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Si je ne m’amuse — ou : Prométhée déchaîné

Par Frédéric L. MIR

 

Nous sommes au théâtre. Des acteurs jouent Promé­thée enchaîné (pièce écrite entre 467 et 458 avant Jésus-Christ par Eschyle, poète tragique grec né à Éleusis). On y voit Prométhée, enchaîné au sommet d’une montagne sous les ordres de Zeus. C’est la fin de la pièce. « . . . la terre vacille, tandis que dans ses profondeurs mugit la voix du tonnerre : les éclairs jaillissent en zigzags en­flammés : un cyclone fait tourbillonner la pous­sière : . . . voyez-vous quel traitement inique on m’in­flige ? » — Rideaux.

Les comédiens saluent sous les applaudissements de la foule et vont se démaquiller dans leur loge commune. La conversation porte sur le restaurant où ils iront manger. (« Du couscous ! Ah, non ! Pas encore du cous­cous ! », etc.) L’acteur qui a joué Prométhée, malgré la pressante insistance du reste de la troupe, ne les suit pas, prétextant une extrême fatigue. « Je comprends, rester enchaîné à un rocher artificiel pendant une heure n’est pas de tout repos. Pauvre Jérémy ! », lance une des choristes, mi moqueuse mi attendrie. « Compte-toi chanceux, ajoute Hermès, le vrai Promé­thée y était condamné pour l’éternité ! » (rires bruyants de la troupe – faible sourire de Jérémy) « Il commence à m’inquiéter », confie Force à Pouvoir, « la dernière fois, c’était un mal de tête et la fois d’avant, des brûlements d’estomac, ou je ne sais quoi ». « Oui, c’est vrai, répond Pouvoir, Jérémy n’a pas l’air dans son assiette. Il fau­drait qu’on ait une bonne conversation avec lui, un de ces jours . . . » « Allez ! Allez !  Dépêchez-vous, j’ai une faim olympienne ! », crie Océan, dont la barbe n’est pas fausse. « N’oublie pas de barrer la porte, Jérémy ! ». La troupe part donc, jacassant joyeusement, et laisse Jéré­my ranger ses chaînes d’un air soucieux.

Coupure : On voit Jérémy fermer à clef la sortie des artistes et marcher sombrement dans la rue obscure. Un clochard crasseux lui demande s’il n’a pas un peu de monnaie. Jérémy sort un billet de vingt dollars de son portefeuille et le donne au clochard sans demander son reste. Ce dernier fait des yeux ronds et lui crie « que Dieu t’bénisse, mon garçon ». Jérémy a sur ces paroles un petit rire cynique (du genre de rire que l’on fait par le nez : « Nh ! ») « Ouais !, après m’avoir condamné pour l’éternité . . . ! », et il continue son chemin.

Coupure : On voit Jérémy, assis sur un banc du quai du métro. Il a les coudes appuyés sur les genoux et la tête lui tombe presque entre les jambes. Il a l’air abattu. À côté de lui une vieille femme marmonne des incohé­rences. « Le héro qui apprendra la valeur occulte de la vie ne tombera ni ne s’élèvera — mais avancera en amour ! »

« Vieille folle ! », dit Jérémy pour lui-même. Le métro arrive dans un bruit assourdissant et Jérémy le regarde arriver, les yeux hagards.

Coupure : Nous sommes à la sortie du métro, une pros­tituée qu’il a croisée du regard lui dit : « Tu veux t’amu­ser, mon chéri ? » Jérémy s’arrête, plonge son regard dans les yeux de la fille, qui brillent et frémissent. Il hésite. « Pas ce soir », dit-il enfin.

Coupure : Nous sommes sur la rue. En marchant, Jéré­my parle tout seul : « m’amuser . . . En fait, oui, c’est ce que j’aimerais le plus au monde ! Mais y a-t-il vraiment quoi que ce soit d’amusant . . . dans ce foutu monde de merde ! » Sur ces mots, il entre dans l’immeuble où il habite. Deux jeunes filles venant en sens inverse sur le trottoir l’ont entendu parler à voix haute. Elles se jettent un regard et éclatent de rire.

Coupure : Jérémy ouvre une bouteille, se verse un grand verre de vin et en prend une bonne gorgée.

Coupure : Jérémy est à sa table de travail. Des piles de livres et de feuilles encombrent son bureau. Sa bou­teille est presque vide et ses mains suspendues au-des­sus de sa machine à écrire. Il rature un passage au crayon, replace la feuille, s’impatiente, pianote à vide au-dessus des touches, se masse le front, puis se lève avec mauvaise humeur.

Coupure : Jérémy, le front appuyé sur la vitre, regarde passer à toute vitesse une ambulance.

En flash-back, il voit le métro arriver à toute allure dans la gare. À cette image, se superpose Prométhée, disparaissant dans les profondeurs de la terre, dans un nuage de fumée. Une voix off (celle d’Hermès) dit : « C’est pour avoir étalé une telle obstination que tu es tombé dans cet abîme de douleurs . . .  L’entêtement, quand on rai­sonne mal, n’a pas par lui-même plus de force que rien. »

Coupure : Nous somme dans le bureau d’un psycho­logue, joué par Marc Labrèche. Jérémy lui raconte ses problèmes.

Prométhée enchaîné, du poète grec Eschyle, vous connaissez cette pièce ?

— Oui, je crois . . .  Prométhée . . . c’est . . . le dieu qui a dérobé le feu des hommes pour le donner aux dieux, non ?

— En fait, c’est exactement le contraire. Et Zeus l’a condamné pour ce geste à être enchaîné au sommet d’une montagne. À la fin de la pièce, un sort pire encore lui est réservé . . .

— Croyez-vous qu’il y ait un lien entre le sort tragique du personnage que vous jouez et votre état dépressif actuel ?

— Je ne sais pas . . .  C’est possible. Certaines de mes visions morbides sont directement inspirées de la pièce . . .

— Avez-vous des pensées suicidaires ?

— Oui, sans arrêt. J’ai au moins cet avantage sur Pro­méthée d’être mortel !

— . . .

— En fait, c’est l’ennui dont je souffre qui est mortel !  Il y a trois mois que nous jouons la même pièce presque tous les jours !

— Mais, en dehors de votre travail, vous avez bien quelque autre occupation ?

— Oui, j’essaie moi-même d’écrire une pièce de théâtre, mais, pris dans ma routine infernale, mon iso­lement quasi-total . . .  Non, je n’arriverai jamais à créer dans ces conditions . . .

— Vous devriez peut-être vous reposer, prendre des vacances . . .

— C’est impossible. Je ne peux pas laisser tomber la troupe. Ils ne pourraient pas me remplacer assez rapi­dement. Et nous devons jouer dans cinq autres villes durant les trois mois à venir ! ! !

Coupure : Nous sommes à nouveau au théâtre.

Le Chœur : — Il faudrait, Prométhée, avoir un cœur de fer ou de pierre pour ne pas compatir à tes peines. Pour ma part, je n’aurais pas souhaité d’en être témoin et, à les voir, mon cœur en a souffert.

Prométhée : — Oui, je suis pour mes amis un spectacle pitoyable.

Le Chœur :Mais peut-être as-tu poussé la bonté pour les mortels plus loin encore ?

Prométhée :Oui, j’ai mis fin aux terreurs que la vue de la mort leur causait.

Le Chœur :Quel remède as-tu trouvé à ce mal ?

Prométhée :J’ai logé en eux d’aveugles espérances.

Coupure : Nous sommes à nouveau dans la loge des ar­tistes.

— Jérémy, tu es pour nous un spectacle pitoyable !  Viens prendre un pot avec nous, ça va te faire du bien.

— Je regrette, je dois absolument travailler sur ma pièce ce soir. — Elle est presque finie. (Ajoute-t-il d’une voix étranglée.)

Coupure : Le métro passe en trombe devant Jérémy maussade.

Coupure : Jérémy entre chez lui et accroche son imper­méable.

Assis à sa table de travail, il relit la dernière page qu’il a écrite, la retire de la machine à écrire, la froisse et la jette par terre. Il s’enfouit la figure dans les mains. « C’est la seule solution . . . », croasse-t-il. Il ferme les yeux, respire profondément et vide dans sa main toute une bouteille de somnifères qu’il avale avec une lampée de vin. « C’est toujours la fin qui est le plus difficile à écrire . . .  C’est qu’on s’attache aux personnages . . . »

(Il hausse les sourcils avec dérision.)

*

Coupure : Jérémy est effondré sur le clavier de sa machine à écrire. La caméra s’élève vers le plafond en tournant lentement. L’image pâlit, puis devient d’une éblouissante clarté.

. . . L’image revient brusquement sur Jérémy, effondré sur sa machine à écrire. Une main féminine lui caresse les cheveux. Jérémy se réveille tout doucement. « Ça y est ?  Je suis mort ? » Puis, se redressant, il aperçoit une magnifique jeune femme vêtue d’une robe blanche qui se tient près de lui. (Le personnage est joué par l’actrice qui jouait la prostituée et aussi la vielle femme qui « se parlait toute seule ».) L’atmosphère est baignée d’une étrange clarté. « Où suis-je ? »

— Nous sommes dans les coulisses de l’existence, mon ami . . .

Jérémy regarde autour de lui.

— Ma parole, mais ce sont les coulisses du théâtre où nous jouons Prométhée ! Qu’est-ce qu’on fait ici ?

— Je ne sais pas . . .  Une inspiration . . .

— Mais qui êtes-vous ?  Vous êtes un ange ?

— Pas vraiment. Disons que je suis ton esprit créateur . . . ou ta Muse, si tu préfères.

Ma Muse ?  J’ai une Muse, moi ?

— Bien sûr !  Comme tous les gens qui créent !

— Mais comment se fait-il que je ne vous ai jamais vue avant de . . . me suicider ?  Vous auriez dû venir m’ai­der, être à mes côtés !  M’inspirer !

— Parce que tu crois que ta vie était amusante ! ?  Tra­vailler, travailler, voilà tout ce que tu savais faire !  J’ai bien essayé de te distraire, te faire dévier de tes rails, mais tu m’as toujours ignorée !

— Et maintenant je suis mort !  Il n’y a plus rien à faire ! . . . (Jérémy baisse la tête, abattu. Puis, au bout d’un petit moment, il se lève et prend la muse par la taille) Au moins, je suis en bonne compagnie !

— T-t-t ! On ne s’amuse pas avec les Muses. (Elle re­pousse Jérémy.) En tous les cas, pas tant que l’œuvre ne soit créée.

— L’œuvre ! ?  Quelle œuvre ?

— Mais l’œuvre de ta vie, quelle question !

La Muse sort un épais manuscrit de sa sacoche, met sur son nez des lunettes qui lui donnent un petit air intello, puis parcourt les pages à la recherche d’un passage par­ticulier.

— Voyons, voyons . . .  Ah !  Voilà !  Il suffit de rempla­cer « toute une bouteille de somnifères » par « une forte dose de somnifères ». Tu en seras quitte pour un mal de tête bien mérité.

Elle griffonne quelque chose sur le manuscrit.

— Mais . . . que faites-vous ?

— Je viens de réparer ton stupide suicide.

— Je ne suis donc plus mort ?

— Oui . . . et non. En fait, ton corps dort profondément.

— Comment vous remercier ?  Je . . .

— Ne me remercie pas !  Il y a encore beaucoup à faire . . .

— Mais c’est que je suis mort de fatigue, moi !

— Repose-toi. (Elle lui désigne une bâche qui traîne sur le sol.) Nous reprendrons demain.

Coupure : Nous sommes au théâtre. L’ouvreuse ouvre son guichet et les gens qui faisaient la file commencent à avancer vers la salle. L’auditoire prend place en chu­chotant.

Coupure : Nous sommes en coulisses. La Muse secoue l’épaule de Jérémy. « Jérémy, réveille-toi ! »

— Mh ?

— Réveille-toi, ça va être à toi de jouer, maintenant.

— À moi de jouer ? (Il regarde sa montre.) Mon Dieu !  La représentation commence dans cinq minutes !  Et je ne suis même pas costumé !

— Du calme, voyons !  Ton corps est à son poste. Tout est en ordre.

— Mon corps !  Vous voulez dire que . . . je suis hors de mon corps !  Mais comment fait-il pour bouger tout seul ?  Et comment . . .

— Tout cela n’est qu’illusion !  Seul l’esprit créateur est réel !

Là-dessus, elle le pousse vers la scène :

— Allez, vas-y, Hercule !

Coupure : Jérémy se retrouve au milieu de la représen­tation (Il faudra faire des effets spéciaux pour dédoubler l’acteur en Jérémy-esprit et Jérémy-comédien.), hébété, en jeans et en bras de chemise. Puis, sous l’œil encoura­geant de la Muse, il prend une profonde inspiration, se tourne vers les spectateurs, non moins étonnés que les comédiens qui le regardent, la bouche encore ouverte entre deux répliques.

Jérémy jette un long regard circulaire, puis, le regard soudain en feu :

— Ah !  Ce sentiment de liberté ! !  Être sur la scène . . . et ne pas avoir à jouer ! Agir . . . sans contraintes !, selon mon inspiration ! 

Des coulisses, la Muse lui souffle :

— Il faudrait quand même pas me laisser tout le sale boulot !

(Coupure. Nous sommes dans le bureau d’un écrivain, Pierre, et de sa femme, Louise.)

Louise

(Tenant un tapuscrit dans ses mains.)

— Tu me demandes ce que j’en penses ! Mais quel cliché !  Un créateur . . . — et sa Muse, évidem­ment !  N’as-tu rien dans le ciboulot, Einstein ?

Pierre

(qui est joué par le même acteur que Jérémy,

pris au dépourvu, après un long silence)

Tu as raison. C’est nul à chier.

. . . Je vais essayer de rattraper ça.

(Coupure.)

On est dans un parc, à la première brume du matin. Pierre marche, les mains dans les poches, l’haleine vi­sible comme celle d’un train. Il s’ar­rête. Sourit béate­ment. Puis repart.

(Coupure.)

Pierre est à son bureau. Il applique laborieuse­ment l’in­fameux Liquid Paper sur une des pages de son tapus­crit.

*

(Coupure.)

La caméra s’élève lentement au-dessus de Jérémy, affa­lé sur sa machine à écrire, dans un fade out au noir qui se révèle être une scène de théâtre où Jérémy, qui s’y tient debout, est éclairé progressivement jusqu’à une grande brillance.

Jérémy étouffe un rire, puis virevolte.

— Ah !  Je suis en vie !  — Enfin, je suis mort . . . mais, petit détail : je suis en vie ! !

Jérémy s’arrête et regarde la caméra avec de grands yeux, comme s’il réalisait quelque chose de fondamen­tal.

— Être en vie . . . sans avoir à vivre !  Sans avoir à gagner ma vie !  Le devoir pour le devoir, le travail pour le travail, la nécessité comme absolu, c’est la mort !  Au­tant être un robot, une machine artificiellement ani­mée !

Il regarde ses mains, ses bras, son corps, fait quelques pas de danse.

— Mais je vis !  Je vis !  Et je joue, aussi ! — Et je gagne !

Jérémy fait encore quelques pas sur la scène, exalté. Les comédiens de la pièce d’Eschyle, y compris — magie du cinéma — Prométhée, sont là, dans une lumière en ca­maïeux. Jérémy se retourne vers eux.

— Comprenez-vous ?  Comprenez-vous ??  Chaque rôle a sa technique. L’auteur suit des techniques d’auteurs, l’acteur des techniques d’acteur ; il y coco daya, de même, une technique à être spectateur, à porter attention. — Chacun a son créneau !  Sa spécialité !

Jérémy s’avance alors tout près du bord de la scène et s’adresse directement aux spectateurs en les cherchant du regard.

Mais si, comme Prométhée, on pouvait passer du royaume des dieux à celui des humains . . . si on pouvait accéder à n’importe quelle puissance, n’importe quelle technique, n’importe quel Art . . . alors . . . la vie n’au­rait . . . plus de limites !

Jérémy lève un doigt :

— Et . . . vous savez quoi ?

La caméra montre quelques spectateurs, hyper atten­tifs.

— Nous avons accès à toutes ces puissances de l’es­prit !  Le feu que je vous rapporte, c’est celui, versatile, éclairant, réchauffant, mais aussi consumant . . . de l’es­prit !  De l’esprit intégral, celui qui ne se cantonne pas dans un rôle ou un autre, fût-ce celui d’un créateur de rôles !Je suis ici pour vous libérer de vos chaînes, mes amis !

Ayant atteint le bout de son idée, soudain, Jérémy ne sait plus quoi dire, et se retrouve la bouche ouverte, muet et dépourvu comme une carpe hors de l’eau. Il jette un regard aux autres acteurs et dit, nerveuse­ment :

— Et . . .  Euh . . .  Euh . . .  Euh . . ­.  J’ai fini, les gars ! . . . Vous pouvez faire comme si j’tais pas là !

Série de coupures :

Dans la salle, un Jérémy-spectateur s’empaume la face. (Facepalm.)

En coulisse, le Jérémy-auteur rigole, branle la tête, et rature un passage ; puis le réécrit, sous l’oeil attentif de la Muse — qu’une grande canne-crochet de théâtre vient subrepticement attraper par les épaules et em­porter.

(Coupure.) On reprend quelques secondes plus tôt.

— Et . . . vous savez quoi ?  Nous avons tous accès à toutes ces puissances de l’esprit !  C’est le feu que je vous apporte !  Je suis ici pour vous libérer de vos chaînes, mes amis !

Puis, se tournant vers le Prométhée enchaîné :

— Mon pauvre ami !  Soir après soir, tu viens ici souf­frir sur des planches qui ne te conviennent pas plus que celles d’un cercueil. Mais t’es-tu hissé assez haut, mon vieux ?!  Plus haut que l’aigle !!!  Tout là-haut, au firma­ment du star system ! . . .  Allons, tu vois bien que tu n’es ici au-dessus de rien !!  Agir est une possibilité, pas une routine !  Qu’est donc ce simulacre d’action . . . que celle écrite d’avance !  Tu es agi, pas agissant !  — Et ça s’ap­pelle acteur ! — Ne vois-tu pas devant toi ?  N’es-tu pas un peu Prométhée, toi aussi, celui qui prévoit et qui peut agirlibrement !, qui n’est aux ordres d’aucun tyran !Mais QUE fais-TU de ta VIE ?  Libère-toi, mon vieux !  Tu sais, se laisser aller (de façon contrôlée, n’est-ce pas ?), cela peut mener aux meilleures actions !

Sur la scène, le Jérémy-acteur jouant Prométhée, pris au dépourvu, ne sait trop que faire. Il regarde à gauche, puis à droite. Jérémy se contente d’observer tranquille­ment, les bras croisés. Soudain, une résolution tacite semble électriser la troupe. Prométhée gonfle le torse et . . . brise ses chaînes (il arrache en fait une partie du décor en carton), jouant le flamboyant. Les acteurs se ras­semblent, les choristes se mettent à improviser une chorégraphie.

Puis, se tournant vers les coulisses, d’où vient le bruit saccadé d’une machine à écrire, Jérémy poursuit :

— Et toi, l’auteur ! : Toi qui écris sous pression, sous influence, sous l’impression que tu fais TOUT, alors que tu ne fais absolument RIEN, scotché derrière ta machine — qu’à pianoter par intermittence toute la nuit en te pensant le Roi du monde !  Mais as-tu seulement vu tes muscles qui s’atrophient ?  As-tu observé tes ré­flexes . . . qui se grammaticalisent ?  Au commencement était le verbe, ouais !  Te rends-tu compte, l’auteur, com­ment c’est facile, pour toi, d’effacer tes erreurs ?  Quel mérite as-tu donc à écrire des tirades qui mettent les comédiens à si rude épreuve, toi, qui restes assis sur ta chaise dans ta robe de chambre, à t’enivrer de vin et de vain pouvoir sur des imaginaires fictifs peuplés de non moins imaginaires créatures ?  Tu peux tout, oui, certes ; mais que sais-tu de la vie ?  Vis-tu, seulement, ou ne vis-tu que par tes personnages interposés ? . . .  Oui, bien sûr, tu as ta Muse !  Ha !  La belle affaire !  Mais c’est ta propre imagination, t’en rendras-tu bientôt compte ?  Tu t’es enfermé dans ta propre imagination et y vis en cir­cuit fermé — comme le branleur que tu es, va !

Le bruit de la machine à écrire se tait, comme interlo­qué.

Jérémy, les yeux encore gros de sa colère, se radoucit et se retourne vers l’assistance.

— Et vous, les spectateurs, mes chers spectateurs, vous pensez consommer en venant ici, n’est-ce pas ?  Oh, comme c’est attendrissant !, Allons au théâtre, ce soir, chéri, ça fait si longtemps !  Mais vous ne vous rendez pas compte que c’est toutes les secondes de votre vie qui se consumentque vous êtes consommés, au moins au­tant que vous pensez consommer ?  Et par quoi, s’il vous plaît ?  Par des idées !  Des événements !  Des divertisse­ments !  Du temps !  Du néant, mêmeTout consomme le spectateur !  Est-il vivant ou bien mort, celui qui remplit son temps, sa cervelle, son cœur, sa maison, sa conversation, sa vie ! . . . — d’idées pré-mâchées par d’autres ?

La caméra montre l’assistance, choquée, qui fait une moue dégoûtée ; puis Jérémy qui l’observe. Il sourit soudain d’une oreille à l’autre ; puis continue :

— Heureusement, on peut créer !  Vous fâchez pas, les amis !  Même assis sur un siège de théâtre, on peut créer !  Sur un banc de spectateur, oui-oui ! (Jérémy lève un doigt.) On peut toujours choisir de porter attention à tel détail plutôt qu’à tel autre, tel aspect plutôt que tel autre. C’est important !  Tout, en fait, dépend de ce qu’on décide de considérer !

Il fait quelques pas, jette un œil furtif vers les coulisses.

— Et il n’y a rien, bien sûr, qui empêche un auteur — sauf les crampes !  Pfff ! (Il s’esclaffe.) de faire du sport !

Jérémy fait une stepette et continue à tournoyer en parlant :

— Et un acteur, peut, dans ses temps libres, bien sûr (mais oui !), écrire !En fait, nous sommes tous ac­teurs et tous auteurs et tous spectateurs . . . en même temps !  Être l’un sans les deux autres, c’est affreusement in­complet !  Il faut être les trois !

Jérémy s’arrête.

— Et . . . pardonnez-moi si j’ai été un peu trop critique, à l’instant !  C’est que . . .

Jérémy s’approche des spectateurs.

— C’est que, après le Père, le Fils, et l’Esprit-qui-voit-tout, autrement dit, après l’auteur, l’acteur et le specta­teur, je me suis fait Diable . . . ou tout simplement . . . critique. Il ne faut pas rejeter cette partie de nous, si essen­tielle !  Si souvent, on l’a étouffée par le devoir, par « ce qu’il fallait faire », par « la » morale, et par toutes les exigences dont on farcit son être inquiet !

Jérémy ouvre les bras, les paumes vers le haut.

— Comme si la solution pouvait passer par se confor­mer !  Car il faut aussi savoir se rebeller, se lever et cor­riger ce qui ne va pas, mes amis, changer de niveau, mêler les cartes, dérober le feu là où il se trouve . . . pour le mettre là où il faisait nuit ; mettre un peu de piquant, de sexe, de magie !

Jérémy prend un air extatique. Une musique l’accom­pagne à merveille.

— S’il n’y avait pas eu le Serpent pour les tenter à la Connaissance que nous sommes les Dieux, la Bible se serait tout simplement arrêtée là !  (Il en agite un exem­plaire dans les airs.) Car, oui, nous avons — euh, peut-être pas toi, dans le coin, là-bas . . . les doigts dans le nez (le Diable est dans les détails, vous savez) — car, oui, nous avons tous de ces pouvoirs anciennement prê­tés aux sorcières, qui en étaient les hérétiques ser­vantes.

Jérémy s’empaume la face, puis laisse lentement glisser ses mains pour laisser voir un visage empreint de pieuse commisération ; il branle enfin la tête.

— Ah !  Mes amis ! . . . Le saviez-vous ?  Si Lucifer n’avait pas été si brillant, on ne l’aurait peut-être pas tant noirci, tant diabolisé !  Lucifer signifie : Porteur de lumière. Pourquoi en a-t-on fait un Diable ??  Le terme diable signifie « celui qui divise ; trompeur, calomnia­teur ». Mais qui est calomnié, dans cette his­toire ?

Jérémy prend une pose très verticale et récite, à partir du livre (Prologue de Jean, 1-5) :

« Au commencement était la Parole, et la Pa­role était avec Dieu, et la Parole était Dieu. Elle était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par elle, — et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle. En elle était la vie, et la vie était la lu­mière des hommes. La lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point re­çue. — La lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point reçue. »

Jérémy lève les bras au ciel et s’écrie :

— Non, si Lucifer n’avait contesté l’asservissement, on ne l’aurait pas banni. Si Jésus n’avait pas lui-même fait resplendir la puissance du cœur humain, on ne l’aurait pas crucifié. Si les sorcières n’avaient pas libéré un réel pouvoir, on ne les aurait pas persécutées. Sans eux, sans elles, sans Prométhée, sans le Serpent, sans l’au­dace d’Ève, sans tous ces transgresseurs . . . on se serait ennuyés à mourir ! . . .  Ah ! (Jérémy soupire.) S’il n’y avait pas eu les femmes . . .  (Il baisse la tête, abattu. La musique se fige en un sanglot. Les violons partent.)

La Muse, inscrutable, l’air légèrement ironique, sort des cou­lisses,
fait quelques pas, retrousse légèrement sa robe et fait une petite révérence.
Elle poursuit jusqu’à Jérémy et reste un instant immobile devant lui,
qui relève la tête, hébété. Puis . . . ils tombent dans les bras l’un de l’autre
et se mettent à passionnément s’embrasser.
La musique repart sur une finale pleine de trombones et de cymbales fondantes, digne du plus grand Hollywood sentimental convenu.

Tous les comédiens s’avancent sur le devant de la scène — même, éventuellement, Jérémy et la Muse —, puis sa­luent, sous les applaudissement de la foule, déchaînée.

(Coupure.) 

On voit les petits marteaux d’une machine à écrire ta­per les mots

« sous les applaudissements de la foule, déchaînée. — Fin ».

Pierre 

— Voilà !  Terminé !

Il retire la feuille dactylographiée et la tend à sa femme,
qui la lit rapidement.

Pierre

— Et puis, comment trouves-tu ?  C’est mieux, non ?

Sa femme, Louise, ballotte sa tête de gauche et de droite.

Louise

— C’est bien ! . . . C’est bien, cette histoire d’acteur qui prend du recul, devient philosophe, transcende sa condition, invite à réclamer l’intégralité de la vie et de l’existence, la libido et tout ça . . . — et puis qui, ironi­quement, salue à la fin, avec tous les autres comédiens, comme si cela n’avait été qu’une vulgaire représenta­tion. Oui, oui ! J’aime ! (Elle se redresse alors et fronce les sourcils.)Mais avoue que c’est juste pour pouvoir em­brasser la belle Gabrielle que tu as écrit cette finale où Jéré­my embrasse sa Muse, hein, avoue !

Elle se lève et se jette sur son mari, qui tente de se pro­téger avec ses mains.

— Coupez !

Les acteur rient, s’embrassent, se lèvent, sourient de satisfaction, se décontractent.

— Et puis ?, lance l’acteur qui jouait Pierre, elle est bonne, celle-là ?

Le metteur en scène : C’est dans la boîte !

Yes !

Les deux hommes se font un hi-5. Puis, le metteur en scène retire une cartouche-mémoire de la caméra et se tourne vers l’actrice qui jouait la Muse :

— Tiens, Gabrielle, confie ça aux petits lutins du mon­tage !

Gabrielle met la cartouche dans la poche de son blou­son.

— Oui, chef !

Celle qui jouait Louise demande, à la ronde :

— On va boire un pot, pour fêter ça ?

Le générique commence à défiler, pendant que tout le monde ramasse ses trucs personnels et s’apprête à sor­tir du studio.

Profitant de la mêlée, l’acteur qui jouait Pierre se rap­proche du metteur en scène et lui dit :

— Dis donc, Francis, j’ai eu une autre idée de film : Ce serait l’histoire d’un gars, vois-tu, dont le téléphone avance de dix minutes, ce qui lui donne le pouvoir de blablabla et blablabla et blablabla. . .

La voix se perd dans la musique de

FIN

À la fin du générique, dans un encadré, apparaît la fin du « film ».
On voit (mais le son est réduit) la dernière scène, où Louise fait sa critique, puis saute sur son mari. Elle s’arrête en pleine trajectoire
(comme à la fin de certains épisodes de Seinfeld).
— Arrêt sur image. — En surimposition, un autre générique,
plus petit, se met à défiler à l’intérieur du premier,
avec des noms diffé­rents.

FIN

(Coupure.) On voit les petits marteaux d’une machine à écrire taper les mots

« un autre générique, plus petit, se met à défiler à l’intérieur du premier, avec des noms différents. ».

Pierre

— Voilà !  Terminé !

Il retire la feuille dactylographiée et la tend à sa femme,
qui la lit rapidement.

Pierre

— Et puis, comment trouves-tu ?

Louise se contente de branler la tête à gauche, puis à droite en souriant mystérieusement, complètement charmée par son créateur de mari.

Ils s’embrassent tendrement.

 

« — FIN ! ! ! »

 

. . . crie, en voix off, Jérémy qui continue sa complainte, sa litanie de critiques.

(Coupure : La caméra est fixée sur lui, seul devant un micro, dans le style des stand-up comics. — Comme Jerry Seinfeld, à la fin d’un épisode de sa série.)

— Non mais c’est pas bientôt fini !  Si ça a pas d’allure, étaler son bonheur comme ça, à plein écran !  Est-ce que j’embrasse plusieurs femmes, moi ?

Jérémy a un petit sourire en coin.

— Mais bon, si ça peut les aiguillonner un peu . . . aiguillonnons !

Il se frotte les mains, la langue pointée entre les dents.

(Coupure : Retour à la scène précédente.)

Et ça finit comme ça, d’un coup sec, sur un gros french baveux entre l’auteur (habillé comme Jérémy, cette fois) et sa femme. Pendant que le générique défile, on entend Salta Diabla, de Claude Dubois.

La machine à souhaits — journal de bord d’un poète-ingénieur

 Printemps 2019

Grande sortie sur la Toile de . . .

~ La machine à souhaits ~

qu’on peut désormais consulter en entier, juste ici

— vous êtes au bon endroit ! —

Présentation de l’œuvre

Ce recueil m’a pris, à un rythme mi-fougueux mi-paresseux, deux bonnes années à rassembler, compléter et peaufiner — mais c’est en fait une œuvre de bien plus longue haleine qui y est évoquée, rassemblée, revisitée et relancée vers l’avenir. D’abord la vision d’une ère proprement communicationnelle, puis mes essais, plans et états d’esprit dans le processus de parvenir . . . à la communiquer — enfin ?

*

La composition du recueil est celle d’un délicat assemblage de pensées plus ou moins philosophiques, de fables (souvent humoristiques), d’inventions, de clins d’œil et de dessins de mon cru, ainsi que de quelques citations choisies qui montrent que je suis loin d’être le seul à marcher sur ces sentiers d’un monde possible où la communication est prise au sérieux et utilisée intelligemment.

Je publie ci-dessous l’ensemble de l’œuvre d’un trait, mais mon objectif à long terme est de la découper en ses parties constituantes et de rendre ces constellations — et les vôtres — navigables via des outils d’organisation des idées que je rendrai disponibles ici même, sur LaTramice.net.

*

Avant de sauter aux petites modalités d’usage et à l’œuvre elle-même, livrée pour vous en format PDF, je vous invite à jeter un œil à la quatrième de couverture qui en révèle un peu la teneur  :


L’ère communicationnelle n’arrivera pleinement que lorsque, à grande échelle, par-delà les fron­tières natio­nales, nous utiliserons la communica­tion de manière in­telligente afin de tisser tout ce qui est social à partir de nos interactions interin­dividuelles, et non plus en nous plaçant systéma­tiquement sous des institutions ou des chefs qui nous dirigent et dictent à notre place ce qu’est « la réalité » et « comment les choses fonc­tionnent ». Cette ère aurait pu en fait commencer bien avant la ve­nue de l’internet, bien avant l’ap­parition du télégraphe (c’était il y a dix minutes, en termes d’ère) et même bien avant l’invention de l’écriture, la parole suffisant en principe am­plement à son processus. Mais il aura fallu, semble-t-il, que nous communiquions comme jamais au­paravant, ce qu’auront facilité la Toile et les médias so­ciaux, pour nous rendre compte, col­lectivement, de notre erreur originelle : celle de nous en être remis à la force brute — ou à son abstraction re­présentative — et de lui avoir abandon­né notre pouvoir propre de création, d’aménage­ment et d’interprétation du réel.

(Extrait de La machine à souhaits)

Usage commercial

La machine à souhaits est présentement soumise à l’examen d’une maison d’édition montréalaise. Si vous représentez une maison d’édition et que l’œuvre vous intéresse, soumettez-moi vos propositions !

fredofromstart@gmail.com

Car je désire qu’elle se vende et en obtenir naturellement quelque dividende. Mais :

Vous avez ma bénédiction pour distribuer intégralement (sans altérations ni rajouts) SI GRATUITEMENT (i.e. sans les vendre) l’une ou l’autre des versions de l’œuvre, visionnables ci-dessous. Prière alors de me contacter afin d’obtenir un format convenant mieux à l’impression. Et aussi pour que j’aie une petite idée de l’engouement que mon œuvre suscite.

Ma bénédiction également pour en citer des passages inaltérés de trente lignes ou moins avec mention de l’auteur (Frédo), du titre de l’œuvre (La machine à souhaits) et, si vous le souhaitez, de sa plateforme officielle :

LaTramice.net

*

Bien sûr, La machine à souhaits vient sans aucune garantie. Vos propres souhaits en seront eux-mêmes le moteur !

Il est en outre à noter que l’ensemble de l’œuvre ici présentée ne reflète pas nécessairement l’opinion de l’équipe permanente de La Tramice.

Enfin, cette dernière, ainsi que moi-même, déclinons respectivement toute et chaque responsabilité, expresse ou implicite, qui pourrait notamment être imputée au caractère subversif du langage utilisé, l’ironie du sort, la juxtaposition des concepts, la fougue des mots ou leurs équivalences inopinées.

~ Bonnes lectures ! ~

Frédo

*

© Frédo, 2019

3903 rue Saint-Denis, Appt. 22
Montréal (Québec)
H2W 2M4

~ L’œuvre ~

*

~ AVERTISSEMENT ~

Certains passages de la version intégrale de La machine à souhaits pourraient être vus par certaines personnes comme impropres à la lecture pour un public de moins de . . . 13 . . . ou peut-être de moins de 18 ans ? Moi je me demande s’il est nécessaire du tout de mettre une limite, mais je ne prends pas de chance et préfère t’en avertir :

Hot stuff in there !

^^ Chaud devant ! Chaude littérature ! ^^

*

Demande à papa ou maman si tu peux
appuyer sur l’hyperlien ci-dessous :

Lire
La machine à souhaits
(version intégrale)


Heureusement, une version abrégée

pour convenir à tes chastes petits yeux
est aussi disponible :

Lire
La machine à souhaits
(version « pour tous »)

*

Et puisse bientôt l’ère communicationnelle advenir !

*

© Frédo, 2019

3903 rue Saint-Denis, Appt. 22
Montréal (Québec)
H2W 2M4

Un secret pour rester en contact

Gravure de Gustave Doré
NOTE : Ce texte a été publié sur Facebook par une personne qui a omis d'en mentionner l'auteur⸱e, que, malgré mes recherches, je n'arrive pas à retrouver. Si vous pouvez remédier à cette lacune, SVP, écrivez-nous à : lÉquipe@LaTramice.net ! — Merci !

Fred Lemire

????
une astuce que je trouve géniale ????

 

À l’heure où l’on parle en permanence d’enlèvements, Sylvie est une mère qui a eu une idée astucieuse . . .  À méditer pour les parents et grands-parents qui ont en charge des enfants !

Un jour, alors qu’elle sort de l’école, Mélanie ne voit pas sa mère. Elle cherche un peu partout du regard mais personne de sa connaissance n’est présent.

C’est alors qu’un homme bien habillé s’avance vers elle et lui dit :  « Ta maman est en retard, elle a eu un empêchement de dernière minute et ne peut venir te chercher. »  Mélanie regarde l’homme d’un air interrogateur. Elle lui demande : « Le mot de passe ? »

. . .

L’homme rigole et lui dit : « Mais c’est quoi cette histoire de mot de passe ?  Allez, viens ! » Mélanie se sauve alors en courant et rentre à toute vitesse dans l’école en hurlant au secours. Affolé, l’homme, qui ne comprend pas la situation, se sauve à son tour.

La directrice de l’école, venue au secours de Mélanie, lui demande de raconter son histoire : Mélanie dit alors : « Maman m’a donné un mot de passe. Elle m’a dit que si une personne me demande de venir avec elle et ce, même si je la connais, mais qu’elle n’a pas ce mot de passe, il faut que je m’enfuie en courant. Et c’est ce que j’ai fait. »  Sa mère lui a sauvé la vie . . .

. . .

Elle a donc donné un mot de passe à sa fille en lui expliquant que, si elle avait un empêchement, elle donnerait ce mot de passe à la personne qui viendrait la chercher à l’école ou au sport.

Elle lui a également dit de crier au secours et de se diriger vers des personnes de connaissance ou dans un magasin.

???? SVP, faites circuler l’astuce ! Merci pour les enfants ! ????????‍♂️????‍♀️

L’EAU RÂLAIT : LES CRIS — essai de phénoménologie robotique

(poème lucide, prosaïque, et absolument pas post-moderne)

Tousse, con ! lilas
en faim, tousse ! queue,
jet crissant doux
te cède, hébête Islam,
air de m’aimant.
Faim coi du fat rat
(Mais qui ? C’est peu !)
tête, rein, fat
rat-fée, (Con !)
Coup acquis : lance
oie, voie, scie, hein !
nés chantent, y ont . . .
Ah ! mon navire, œufs, marre !!
Câble comme des
monstres, à Sion pourpre
où vais, (Con !)
Peu ? tant ! tant de rues ! neuf !
rase-part, faîte-menthe !
Un tel y gît : Blé
en l’ire ! Eu nôtre tôt !
Allemand teint. (Con !)
Pré en cible.

Ronnie de Sousa

À un ami lointain

Cher ami,

une plante piétinée peut, oui, en devenir infertile ; mais la plante n’est pas infertile en soi — il faut juste bien regarder où on met les pieds !

Je suis heureux de voir que quelque chose semble « débloquer », depuis mes « observations », mais . . . il ne faudrait pas simplifier ce blocage, je crois, en mettant tout le blâme sur « la lettre » ou « la distance » seules.

« L’esprit » dans la lettre n’est qu’une image, bien sûr. — C’est dans les lecteurs que cet « esprit » vit — ou alors reste mort ; et c’est dans ceux qui écrivent qu’il se forme et mature, avant que d’être couché sur le papier — dans une boucle de rétroaction qui n’est pas à négliger. ^^

Il demeure cependant que c’est tout un art, que celui de savoir, sur une surface, bien poser ses vers et ses pieds, comme sa prose — en prenant garde non plus de s’enfarger dans les fleurs du tapis, qui sont, elles, essentiellement stériles, c’est bien entendu.

Je souhaite que nous travaillions cet art, mon ami, et comme il se doit, et, oui, même avec des mots, et même entre amis —, à qui l’on se doit tout de même parfois de dire trois ou quatre vérités bien senties, n’est-ce pas ? Qui d’autre saurait le faire avec la qualité, le doigté, le ton, les mots justes ?

Blâmer les mots eux-mêmes, ce serait un peu cheap-shot, non ?, nous qui savons jusqu’à en créer lorsqu’ils nous font défaut.

Bien sûr, cela est . . . plus facile à dire qu’à faire ! ^^ . . .

Même si tu prétends le contraire !

Allons, je te taquine un brin. Mais ne l’écrase pas, ce brin, il est tout fragile encore du dernier passage de tes gros sabots. Laisse-toi chatouiller, cette fois. Enlève-les, ces frustres carapaces ! — et sache rester tendre en tes plantes qui poussent leur chemin . . . vers où ? Vers quoi ? Vers qui ?

Mais vers le ciel bleu, pardi ! Et vers où il te chantera d’aller, de butiner, de jardiner !

Le ciel commence aux orteils : car nous ne sommes pas des oiseaux. Et c’est pourquoi chaque pas compte. Nous pouvons encore nous planter — et rester là, comme lettre morte.

Relevons-nous, alors ! Et infusons l’esprit dans nos pas de danse et d’exploration, de création et de recréation !

Ne soyons pas comme ces oiseaux qui passent avec l’air de ne pas y toucher. Ni comme ces bêcheurs butés qui ne voient rien de la beauté qui les entoure. Ni trop haut, ni trop bas, les jambes qui descendent bien jusqu’au sol — et dans les cheveux une couronne : le feu inspiré qu’y met Le Soleil En Personne.

Bonne route à toi, ami lointain : et que la distance ne t’aveugle pas. Je suis juste là, sous tes doigts, imprimé sur tes rétines et voyageant dans tes circonvolutions tourbillonnantes.

Certaines choses se communiquent à elles-mêmes, dirait-on, en un tout inextricable : l’esprit, la lettre ; l’ami, la tête ; le cœur, le pied, la danse — et la fleur, qui s’en balance !

C’est la grâce que je nous souhaite !

Donne-moi de tes nouvelles, mon cher ! Mon cœur a soif de savoir ce que deviennent mes amis !

Au plaisir de se lire et de s’écrire, donc — en attendant que de se voir dans nos êtres ineffables ! — À bientôt !

Frédo

Fred Mir’s Testimonial For QCI Unltd.

Quantum Conundrum Intergalactic Unlimited

~ Fred Mir’s Testimonial ~

 

When I joined the Intergalactic Quantum Conundrum (telepathically, of course as it is advertised), I became at once better informed about my own discipline, for I wasn’t alone anymore in the distinctly quaint type of magic-doing that the Conundrum’s scattered members favour, which is richly documented, annotated and hirsutely ultralinked in the notoriously hectic Conundrum Anarchive.

I now have scriptures to live by — in a vade mecum kind of way — that are shared by a vast confederation of happy heterodox hermits, now at last duly celebrated and in some manner guided by the first body of literature to efficiently do so since the sketchy and somewhat cynical Dao De Jing.

*

Everyone knows that strength lies in numbers, and that the more the merrier.

Yet, I remained mainly alone in my practice, for the quantum conundrum intergalactic community is overall kind of aloof and antisocial, and I seldom ever accomplished with others the occasional missions that were bestowed upon my special idiosyncrasies by the quasi-central quantum strange dispatcher.

I cherish each and every mission, though, that I could thus fold, unfold and utterly pack with truly entangled partners.

My special skills are : off the hizzle ingenious off-road inventivity ; timeless artsy multi-level self-conscious super-deeds ; unpredictable strikes of dubious marbled genius ; and, last but not least, irritable endless patience. I also know how to perfectly sit on my budding laurels without discomfort and from that commanding place consider my infinite writhing, seething and wrangling options, while keeping working hard and without a pause at the more vertuluscious of them, even during my many physicospiritual games.

My main flaw : I am almost constantly elsewhere, so I have some trouble evaluating distances.

Experience-wise, I have programmed and meta-programmed many a thingy, from a sewer-exploration robot to a downright wish machine that actually works¹. I also am the founder of La Tramice, the unknown journal about communication².

I am currently fostering those two foot-noted thingies, and long-windedly try to form teams for working on them with me ; I am also hatching, among many another a-thingy, a comic book, a board game and a novel with which to shovel my kind of coal into the furnace of humanity’s foolish train — in order to make it eventually enter dimensions other than those that tracks and even wheels can bring anyone to. You know what I mean.

I love all dash-board apparatuses, though, be they simple or hairy.

Ask me anything. Literally anything. — I’m an author.

I will also do errands for you, just to see you smile at my strict don’t-give-a-shit-don’t-take-a-shit grave or joyous cunning autonomous fanciful arch articulated selfless glittering person.

You are welcome. I don’t know where, but I am sure you are welcome somewhere, and even awaited.

Be scrumptious !

Fred Mir

 

References :

  1. https://sites.google.com/view/praxeco/projects/wish-machine
  2. https://latramice.net

Office Notes on [Fred Mir]

 Real Name      : [Frédéric Lemire]
 Date of Birth  : [September 12, 1969]
 Date of Death  : [~ Still Computing ~]
 Class          : [Nerd/Hippy/Poet]
 Level          : [Early Adopter] — ❁ Premium Privileges ❁
 Secret Alias   : [Fredavatar]

L’approche communicationnelle (ou : au-delà du picossage)

crédit : tigerstrawberry

*

Il ne sert à rien — c’est en fait totalement contre-productif —, de lancer des anathèmes, de bien opposer la gauche et la droite, de s’injurier ad nauseam : de gauchistes et de droitistes, de racistes et de racialistes, d’inclusifs et d’identitaires, etc, etc, etc. Il y a pourtant un truc, je pense, qui pourrait tous nous mettre d’accord.

La personne.

Qui n’en est pas une ?

*

Ne pensez-vous pas que, en plus de l’environnement — qui est crissement important, on s’entend —, nous devrions nous concentrer sur le bien-être de chaque personne ?, que cela devrait être notre base et notre focus et ce que nous devrions tous chérir avec tendresse et reconnaissance ?

Mais justement : nous avons tous nos idées sur comment prendre soin des personnes, et c’est là, bien souvent, que nous divergeons.

Mais pas tant que ça, au fond, quand on y regarde de plus près. Nous avons pas mal tous les mêmes besoins et pleurons pas mal tous aux mêmes endroits dans les films qui mettent ces besoins fondamentaux en lumière.

Seulement, aujourd’hui, nous perdons trop notre temps à vouloir nous diriger les uns les autres, plutôt qu’à chacun chacune se diriger soi-même et à s’entraider et à rendre la vie plus belle et harmonieuse sur Terre et dans l’univers. Seulement, aujourd’hui, c’est la division qui règne. Il y aura une « majorité » qui dirigera, et — et puis c’est tout, mis à part tous ceux qui pousseront des hauts cris, le plus souvent en vain. Seulement, aujourd’hui, les divergences sont agrandies, exactement comme dans l’album d’Astérix La Zizanie.

D’ailleurs, comme je le dis dans mon livrLa machine à souhaits (permettez-moi cette petite auto-promotion) :

Ce ne sont pas nos différences réelles
qui nous divisent,
mais les généralisations arbitraires
qui n’en tiennent pas
suffisamment compte.

Et si nous le leur demandions, aux personnes, ce qu’elles veulent ? Et si nous bâtissions la société à partir des personnes ?

Sans oublier l’environnement, bien évidemment.

Et si nous nous dotions d’outils simples ou sophistiqués pour tenir à jour, dans des tableaux de bord personnels, nos rêves et nos aspirations ? (Non, cela n’est pas abusivement individualiste ou égoïste, car bien souvent, c’est à comment nous pourrions nous rendre utiles que nous rêvons !) Nos tableaux de bords nous rendraient en outre des comptes sur l’environnement qui nous entoure (incluant ses habitants), sur ses besoins, et sur ce qu’il a à offrir.

Ainsi, nous pourrions mettre nos énergies à des choses vraiment utiles, c’est-à-dire viablement utiles, et être, tout dispersés et divers que nous sommes, dans un vrai focus de groupe, un focus fractal, permaculturel, holistique, name it — et non pas dans un établissement de combats de coqs avec paris, hauts cris, picossage infini, et ambiance pourrie pour l’harmonie.

*

Une des choses qui est un obstacle majeur à ce rêve — qui est déjà partagé par beaucoup, j’en suis certain, et depuis longtemps —, c’est la peur.

La peur est LE moyen de contrôle ultime. On érige des épouvantails pour éperonner les gens dans des directions prédéterminées ; au besoin, on s’érige soi-même en épouvantail en faisant une scène terrible, en ayant recours à une forme ou une autre de violence.

Dans un free for all complet, c’est sûr, il y aurait plein d’abus épouvantables. Du prosélytisme déplacé, des manipulations, des abus sexuels, des vols, etc.

Je ne dis pas que tous ces travers en seraient éradiqués, mais . . . si, plutôt que de tenter de nous contrôler les uns les autres, nous nous assurions avant tout que chaque personne soit bien et puisse s’épanouir sans nuire à l’environnement, bien au contraire ? Si c’est à cela que nous consacrions nos énergies, plutôt qu’à nous picosser jusqu’à temps qu’on soit, pour un temps, les vainqueurs ? Mais la vie, notre planète, n’a pas à ressembler à un établissement de combats de coqs. Elle peut être bien plus agréable et profitable, c’est bien évident.

*

Bon, me direz-vous, les vainqueurs du moment sont là et nous pourrissent la vie ; c’est bien beau ton rêve, mais, comme dit le vice-président Cheney dans le film Vice (à voir, absolument !), « Le monde est tel qu’il est. Vous devez vivre avec cette réalité : il y a des monstres en ce monde. (. . .) Je ne vais pas m’excuser d’avoir protégé vos familles et je ne vais pas m’excuser d’avoir fait ce qui devait être fait pour que vos proches puissent dormir en paix la nuit. » Tout ça basé sur un tissu de mensonges et de perceptions tordues.

Mais, sur un point en effet, il a raison : le monde est tel qu’il est.

Mais si on faisait . . . autrement, sur une base individuelle, et à grande échelle ? Si, plutôt que d’entrer dans le combat de coqs mondial grâce à nos merveilleux moyens de communication modernes, nous les utilisions pour pratiquement, concrètement, tangiblement, nous aider les uns les autres (entre autres en communiquant nos besoins et nos souhaits, et ceux de nos projets) et pour prendre soin, le mieux qu’on peut, du magnifique jardin et terrain de jeu qu’est la biosphère terrestre ?

*

C’est entre autres à ça, à l’élaboration de ces outils de communication, que je compte m’appliquer, ici même, sur LaTramice.net, site consacré à la communication que j’ai fondé en 2015. Je vous en prie, envoyez-nous des articles, des dessins, des poèmes, des vidéos, tout ce qui peut se publier sur la Toile — nous avons drôlement besoin de prendre la communication plus au sérieux, elle est un outil tellement merveilleux lorsqu’on l’utilise positivement, avec le bon focus !

Envoyez ça à : lÉquipe@LaTramice.net

Ligne éditoriale : ici.

*

Peut-être que nommer une idée, aussi évidente soit-elle, permettra de mieux se la communiquer, de mieux la propager et de mieux s’y rallier ?

Dans mon livre, je joue un peu les prophètes, et parle de l’ère communicationnelle. De façon plus pragmatique, je propose aujourd’hui :

l’approche communicationnelle

Avez-vous une meilleure idée ?

Frédo

Nos multiples chemins

— Quelle est cette tristesse qui plane lourdement sur l’arène ?

— C’est celle de l’arène elle-même.

Murs, loges, cantines et guichets ; files, attente et futilités. Variétés. Du pain et des jeux.

Et du sang, des morts, des déchets et de la crasse. Injustices, désespoirs . . .

Ôtons maintenant les murs, les vendeurs de mort et leurs clients, repoussons-les à l’infini.

Restent le calme et le désert.

On imagine le désert vide, mais le désert a aussi son grand calme. Aimer le désert.

Le grand calme du désert, comme celui de la nuit, nous sont au fond et prioritairement nécessaires. Que veut le désert ? Être habité. Ainsi le veut aussi la nuit.

Le désert, en tant que privé de tout, veut tout. Mais vouloir est de trop. Vouloir vide le vide lui-même de son sens.

Savoir est mieux.

Le vide comme espace intérieur est le sens même du vide.

Au milieu d’un désert fort violent s’érigeait jadis une tour, une tour immense et conique, effilée comme une épine. Les grains de sable, innombrables, déterminés, s’en disputaient furieusement le sommet. L’extérieur, au fil des siècles, a ainsi été poli, usé et finement troué de dentelle par ce combat abrasif.

En l’intérieur, obscur, œuf échographique scintillant d’activité, sur plusieurs paliers pourtant éclairés et reliés entre eux par un réseau d’escaliers, la vie sans compétition, celle qui nous traverse et que nous ne retenons pas, celle qui circule, pétille, monte et descend, perpétuellement.

Ô, calme profond du vide, de l’intérieur même des choses, ô symphonie de la fluidité, traverse tout — et règne !

Règne comme règnent l’écoute et la parole dans le dialogue. Règne comme — et avec — ce qui est.

Avec.

Puis, permets des sauts dans ce qui est encore inconnu.

Splash ! (Terra Incognita cherche reconnaissance.)

Alors la vie renaîtra et foisonnera comme jamais encore auparavant.

En toi, désert, je marche, plante ma tente et suis à l’écoute, me prépare et suis attentif. En toi je fais et goûte le thé, l’amour et le jardin improbables. En toi, qui n’a pas de murs, je suis libre. En toi seul pouvons-nous nous rencontrer véritablement.

Cesser le combat.

Être.

Régner.

Et rêver ensemble.

Bonne nuit devient bon matin.

Midi n’est pas un sommet. Le soir n’est pas la fin. Ce ne sont que des moments, des configurations du présent.

Le sommet de l’escalier spiralé de nos paroles est le sommet de tous, si tous les ont suivies.

Personne n’est insulté s’il n’y a pas de sultan. Tous et toutes, en cercle, voyagent ensemble, immobiles.

Les caravanes rayonnent et bifurquent mais reviennent aux oasis. Elles explorent mais reviennent à la maison écrire et partager leurs mémoires, écouter d’autres récits.

Elles isolent un temps les perles dans leur files, mais toutes sont reliées cependant, dans le nacre moiré de leurs cœurs, de leurs mains, de leurs pieds, de leurs heures.

Dans la nuit, apparaissent une infinité d’étoiles : c’est nous. Dans le désert, nous apparaissent notre présence, notre silence et notre écoute. Dans nos voix, nos multiples chemins.

Impasse

« Changer la vie », disaient-ils . . .
mais il n’y en a pas d’autre.

L’impasse comme univers !
Même les rêves s’emmurent.
J’y déchiffre ma signature.

La cour n’a pas agréé mon instance en autodivorce.
Mes excursions nocturnes frappent un mur au réveil.

Sur les parois, les graffitis me rappellent une craie égarée.
Des papiers chiffonnés émergent des poubelles,
Variations sur le thème « j’aurais voulu » ;
Ils y côtoient des cartes routières périmées.

En sortir . . . mais pour aller où ?
Savais-je même où j’entrais ?

Le charme étrange d’une muraille familière
Détend mes chevilles paresseuses
Et l’envie de partir s’étiole sans douleur.

Un consentir fébrifuge
Anesthésie ma bougeotte sans itinéraire.

Il était une fois une cigale et une fourmi

Voilà une bonne prémisse : le fascisme n’est pas le mal . . . Le fascisme n’est pas non plus avant tout un système politique, mais une attitude face à la vie . . . Une attitude très normale : la vie est face à elle-même, son entropie.

L’entropie est cette tendance de toute chose à aller vers sa propre désorganisation, sa défuntisation, ça fane, ça vieillit, ça s’écale, la vaisselle s’accumule, y’a du café dans le clavier, y’a de la sauce à poutine dans l’aquarium, ça croûte au fond du chaudron . . . Bref, après la croissance de toute forme de vie, vient sa décroissance. Mais la vie veut que le dépérissement de l’une (une colocation par exemple) entraîne l’éclosion de l’autre (la moisissure dans la douche, la prolifération bactérienne) pour de nouvelles formes de vie.

Il est normal de vouloir contrer l’entropie. Le problème, c’est l’excès, bien sûr. Le Bouddha parle de la Voie du Milieu, mais c’est bien imprécis tout ça . . . Quel milieu ? Quelle périphérie ? Quelle est la gauche de la vie ? La métaphore de la Voie, droite et linéaire, renvoie elle-même à une vision un peu fasciste . . . Elle louvoie, la voie du milieu . . . La définir est impossible, mais pour les besoins du vivre-ensemble, on n’a pas le choix de tenter de danser avec . . .

La meilleure voie pour contrer l’entropie, c’est l’organisation. La défense contre le voisin qui déborde. Travail Famille Patrie ! La loi. La gestion. Le vouloir-raide . . . La droiture — parce que si ça penche, ça tombe !

Ouf ! On a déjà envie de se laisser tomber dans un grand fauteuil d’entropie . . . L’organisation mène l’humanité à ses plus belles réalisations, mais beaucoup d’individus sont sacrifiés à cette quête ultime. Les civilisations laissent à la postérité de grandes architectures, mais un bon moment, ou un geste délicat, ne laissent pas de traces . . .

Bah . . . Laisse tomber, les idéaux puis tout ça . . . Alors voilà le confortable fauteuil d’entropie . . .

L’entropie va dans le sens de la vie, la permettre, c’est se permettre d’exister avec tous ses déchets.

Le déchet est chaleureux. La perfection est froide.

Permettre aux choses de suivre le cours naturel de la vie, choisir ses combats, slaquer un peu ses hémorroïdes . . .

On peut se poser la question : qu’est-ce que nous coûte un petit effort pour s’organiser un peu ; on peut aussi se poser comme question ce que tout contrôler peut nous coûter en sacrifice de ces beautés inattendues, magiques, la surprise, le batifolement . . .

Trop d’organisation finit par tuer la vie, les colocs s’en vont l’injure à la bouche : « Sale fasciste ! » Et les fascistes en question restent en se disant : « Bon débarras, dehors les parasites ! »

Dehors les suceurs d’énergie ! Trop d’entropie finit par saper tout projet. À la fin, quand on a bien foiré, que tout tombe, les rats s’en vont aller gruger ailleurs.

Les fascistes restent tout seuls, c’est plate comme une soupe de rats morts, les artistes et les cœurs tendres sont partis là où il y a de la chaleur humaine, là où les rapports sympathiques priment avant l’édification des idéaux.

Colocation Montréal boujour ! Les cigales cherchent des fourmis qui ont construit un nid pour l’hiver. Les fourmis sont contentes de voir ces belles personnes venir mettre de la vie dans leur nid. Qu’est-ce que la voie du milieu ? On le sait pas plus que tantôt. Combien de temps tiendra cette nouvelle colocation ? On espère que cigales et fourmis trouveront le mode de vie qui soit une réponse à cette question : qu’est-ce que la voie du milieu ?

Jusque là, ça va bien, y’a du respect et de l’amour : y’a de la proximité consentie. Mais au niveau de la société, dans un tas de monde qui ont chacun leur part d’entropie et de fascisme (en plus de leur petite folie ordinaire, c’est un autre sujet !), c’est un autre problème . . .

Ça prendrait un projet de société. Mais qui organise la société ? Les beaux cœurs ? Les artistes sensibles ? — Ou bien les champions de l’organisation ?

Ça fait que ce sont toujours les « Lois du Bon Père de Famille » et l’étouffant conservatisme qui ont le dernier mot. Les artistes n’ont qu’à se professionnaliser pour rentrer dans le moule qu’on appelle La Culture (ça aussi, c’est un autre sujet . . .)

Bon. Même en se retenant d’aller guerroyer contre les moulins, le Don Quichotte de la pensée sociale est déjà allé trop loin . . . La société, qu’est-ce je peux y faire ? Je ne peux que me poser cette question : à chaque instant, dans mes rapports avec autrui, à quel moment suis-je fasciste et à quels moments suis-je un parasite de décomposition ?

Le mieux, c’est sûrement de faire un cercle avec les gens de cœur qui nous entourent et leur demander, considérant tous les enjeux de notre projet commun : quelle est, pour nous, la voie du milieu ?