Si je ne m’amuse — ou : Prométhée déchaîné

 

Par Frédéric L. MIR

 

Nous sommes au théâtre. Des acteurs jouent Promé­thée enchaîné (pièce écrite entre 467 et 458 avant Jésus-Christ par Eschyle, poète tragique grec né à Éleusis). On y voit Prométhée, enchaîné au sommet d’une montagne sous les ordres de Zeus. C’est la fin de la pièce. « . . . la terre vacille, tandis que dans ses profondeurs mugit la voix du tonnerre : les éclairs jaillissent en zigzags en­flammés : un cyclone fait tourbillonner la pous­sière : . . . voyez-vous quel traitement inique on m’in­flige ? » — Rideaux.

Les comédiens saluent sous les applaudissements de la foule et vont se démaquiller dans leur loge commune. La conversation porte sur le restaurant où ils iront manger. (« Du couscous !  Ah, non !  Pas encore du cous­cous ! », etc.) L’acteur qui a joué Prométhée, malgré la pressante insistance du reste de la troupe, ne les suit pas, prétextant une extrême fatigue. « Je comprends, rester enchaîné à un rocher artificiel pendant une heure n’est pas de tout repos. Pauvre Jérémy ! », lance une des choristes, mi moqueuse mi attendrie. « Compte-toi chanceux, ajoute Hermès, le vrai Promé­thée y était condamné pour l’éternité ! » (rires bruyants de la troupe – faible sourire de Jérémy) « Il commence à m’inquiéter », confie Force à Pouvoir, « la dernière fois, c’était un mal de tête et la fois d’avant, des brûlements d’estomac, ou je ne sais quoi ». « Oui, c’est vrai, répond Pouvoir, Jérémy n’a pas l’air dans son assiette. Il fau­drait qu’on ait une bonne conversation avec lui, un de ces jours . . . » « Allez !  Allez !  Dépêchez-vous, j’ai une faim olympienne ! », crie Océan, dont la barbe n’est pas fausse. « N’oublie pas de barrer la porte, Jérémy ! ». La troupe part donc, jacassant joyeusement, et laisse Jéré­my ranger ses chaînes d’un air soucieux.

Coupure : On voit Jérémy fermer à clef la sortie des artistes et marcher sombrement dans la rue obscure. Un clochard crasseux lui demande s’il n’a pas un peu de monnaie. Jérémy sort un billet de vingt dollars de son portefeuille et le donne au clochard sans demander son reste. Ce dernier fait des yeux ronds et lui crie « que Dieu t’bénisse, mon garçon ». Jérémy a sur ces paroles un petit rire cynique (du genre de rire que l’on fait par le nez : « Nh ! ») « Ouais !, après m’avoir condamné pour l’éternité . . . ! », et il continue son chemin.

Coupure : On voit Jérémy, assis sur un banc du quai du métro. Il a les coudes appuyés sur les genoux et la tête lui tombe presque entre les jambes. Il a l’air abattu. À côté de lui une vieille femme marmonne des incohé­rences. « Le héro qui apprendra la valeur occulte de la vie ne tombera ni ne s’élèvera — mais avancera en amour ! »

« Vieille folle ! », dit Jérémy pour lui-même. Le métro arrive dans un bruit assourdissant et Jérémy le regarde arriver, les yeux hagards.

Coupure : Nous sommes à la sortie du métro, une pros­tituée qu’il a croisée du regard lui dit : « Tu veux t’amu­ser, mon chéri ? » Jérémy s’arrête, plonge son regard dans les yeux de la fille, qui brillent et frémissent. Il hésite. « Pas ce soir », dit-il enfin.

Coupure : Nous sommes sur la rue. En marchant, Jéré­my parle tout seul : « m’amuser . . . En fait, oui, c’est ce que j’aimerais le plus au monde !  Mais y a-t-il vraiment quoi que ce soit d’amusant . . . dans ce foutu monde de merde ! » Sur ces mots, il entre dans l’immeuble où il habite. Deux jeunes filles venant en sens inverse sur le trottoir l’ont entendu parler à voix haute. Elles se jettent un regard et éclatent de rire.

Coupure : Jérémy ouvre une bouteille, se verse un grand verre de vin et en prend une bonne gorgée.

Coupure : Jérémy est à sa table de travail. Des piles de livres et de feuilles encombrent son bureau. Sa bou­teille est presque vide et ses mains suspendues au-des­sus de sa machine à écrire. Il rature un passage au crayon, replace la feuille, s’impatiente, pianote à vide au-dessus des touches, se masse le front, puis se lève avec mauvaise humeur.

Coupure : Jérémy, le front appuyé sur la vitre, regarde passer à toute vitesse une ambulance.

En flash-back, il voit le métro arriver à toute allure dans la gare. À cette image, se superpose Prométhée, disparaissant dans les profondeurs de la terre, dans un nuage de fumée. Une voix off (celle d’Hermès) dit : « C’est pour avoir étalé une telle obstination que tu es tombé dans cet abîme de douleurs . . .  L’entêtement, quand on rai­sonne mal, n’a pas par lui-même plus de force que rien. »

Coupure : Nous somme dans le bureau d’un psycho­logue, joué par Marc Labrèche. Jérémy lui raconte ses problèmes.

Prométhée enchaîné, du poète grec Eschyle, vous connaissez cette pièce ?

— Oui, je crois . . .  Prométhée . . . c’est . . . le dieu qui a dérobé le feu des hommes pour le donner aux dieux, non ?

— En fait, c’est exactement le contraire. Et Zeus l’a condamné pour ce geste à être enchaîné au sommet d’une montagne. À la fin de la pièce, un sort pire encore lui est réservé . . .

— Croyez-vous qu’il y ait un lien entre le sort tragique du personnage que vous jouez et votre état dépressif actuel ?

— Je ne sais pas . . .  C’est possible. Certaines de mes visions morbides sont directement inspirées de la pièce . . .

— Avez-vous des pensées suicidaires ?

— Oui, sans arrêt. J’ai au moins cet avantage sur Pro­méthée d’être mortel !

— . . .

— En fait, c’est l’ennui dont je souffre qui est mortel !  Il y a trois mois que nous jouons la même pièce presque tous les jours !

— Mais, en dehors de votre travail, vous avez bien quelque autre occupation ?

— Oui, j’essaie moi-même d’écrire une pièce de théâtre, mais, pris dans ma routine infernale, mon iso­lement quasi-total . . .  Non, je n’arriverai jamais à créer dans ces conditions . . .

— Vous devriez peut-être vous reposer, prendre des vacances . . .

— C’est impossible. Je ne peux pas laisser tomber la troupe. Ils ne pourraient pas me remplacer assez rapi­dement. Et nous devons jouer dans cinq autres villes durant les trois mois à venir ! ! !

Coupure : Nous sommes à nouveau au théâtre.

Le Chœur : — Il faudrait, Prométhée, avoir un cœur de fer ou de pierre pour ne pas compatir à tes peines. Pour ma part, je n’aurais pas souhaité d’en être témoin et, à les voir, mon cœur en a souffert.

Prométhée : — Oui, je suis pour mes amis un spectacle pitoyable.

Le Chœur :Mais peut-être as-tu poussé la bonté pour les mortels plus loin encore ?

Prométhée :Oui, j’ai mis fin aux terreurs que la vue de la mort leur causait.

Le Chœur :Quel remède as-tu trouvé à ce mal ?

Prométhée :J’ai logé en eux d’aveugles espérances.

Coupure : Nous sommes à nouveau dans la loge des ar­tistes.

— Jérémy, tu es pour nous un spectacle pitoyable !  Viens prendre un pot avec nous, ça va te faire du bien.

— Je regrette, je dois absolument travailler sur ma pièce ce soir. — Elle est presque finie. (Ajoute-t-il d’une voix étranglée.)

Coupure : Le métro passe en trombe devant Jérémy maussade.

Coupure : Jérémy entre chez lui et accroche son imper­méable.

Assis à sa table de travail, il relit la dernière page qu’il a écrite, la retire de la machine à écrire, la froisse et la jette par terre. Il s’enfouit la figure dans les mains. « C’est la seule solution . . . », croasse-t-il. Il ferme les yeux, respire profondément et vide dans sa main toute une bouteille de somnifères qu’il avale avec une lampée de vin. « C’est toujours la fin qui est le plus difficile à écrire . . .  C’est qu’on s’attache aux personnages . . . »

(Il hausse les sourcils avec dérision.)

*

Coupure : Jérémy est effondré sur le clavier de sa machine à écrire. La caméra s’élève vers le plafond en tournant lentement. L’image pâlit, puis devient d’une éblouissante clarté.

. . . L’image revient brusquement sur Jérémy, effondré sur sa machine à écrire. Une main féminine lui caresse les cheveux. Jérémy se réveille tout doucement. « Ça y est ?  Je suis mort ? » Puis, se redressant, il aperçoit une magnifique jeune femme vêtue d’une robe blanche qui se tient près de lui. (Le personnage est joué par l’actrice qui jouait la prostituée et aussi la vielle femme qui « se parlait toute seule ».) L’atmosphère est baignée d’une étrange clarté. « Où suis-je ? »

— Nous sommes dans les coulisses de l’existence, mon ami . . .

Jérémy regarde autour de lui.

— Ma parole, mais ce sont les coulisses du théâtre où nous jouons Prométhée ! Qu’est-ce qu’on fait ici ?

— Je ne sais pas . . .  Une inspiration . . .

— Mais qui êtes-vous ?  Vous êtes un ange ?

— Pas vraiment. Disons que je suis ton esprit créateur . . . ou ta Muse, si tu préfères.

Ma Muse ?  J’ai une Muse, moi ?

— Bien sûr !  Comme tous les gens qui créent !

— Mais comment se fait-il que je ne vous ai jamais vue avant de . . . me suicider ?  Vous auriez dû venir m’ai­der, être à mes côtés !  M’inspirer !

— Parce que tu crois que ta vie était amusante ! ?  Tra­vailler, travailler, voilà tout ce que tu savais faire !  J’ai bien essayé de te distraire, te faire dévier de tes rails, mais tu m’as toujours ignorée !

— Et maintenant je suis mort !  Il n’y a plus rien à faire ! . . . (Jérémy baisse la tête, abattu. Puis, au bout d’un petit moment, il se lève et prend la muse par la taille) Au moins, je suis en bonne compagnie !

— T-t-t !  On ne s’amuse pas avec les Muses ! (Elle re­pousse Jérémy.) En tous les cas, pas tant que l’œuvre ne soit créée.

— L’œuvre ! ?  Quelle œuvre ?

— Mais l’œuvre de ta vie, quelle question !

La Muse sort un épais manuscrit de sa sacoche, met sur son nez des lunettes qui lui donnent un petit air intello, puis parcourt les pages à la recherche d’un passage par­ticulier.

— Voyons, voyons . . .  Ah !  Voilà !  Il suffit de rempla­cer « toute une bouteille de somnifères » par « une forte dose de somnifères ». Tu en seras quitte pour un mal de tête bien mérité.

Elle griffonne quelque chose sur le manuscrit.

— Mais . . . que faites-vous ?

— Je viens de réparer ton stupide suicide.

— Je ne suis donc plus mort ?

— Oui . . . et non. En fait, ton corps dort profondément.

— Comment vous remercier ?  Je . . .

— Ne me remercie pas !  Il y a encore beaucoup à faire . . .

— Mais c’est que je suis mort de fatigue, moi !

— Repose-toi. (Elle lui désigne une bâche qui traîne sur le sol.) Nous reprendrons demain.

Coupure : Nous sommes au théâtre. L’ouvreuse ouvre son guichet et les gens qui faisaient la file commencent à avancer vers la salle. L’auditoire prend place en chu­chotant.

Coupure : Nous sommes en coulisses. La Muse secoue l’épaule de Jérémy. « Jérémy, réveille-toi ! »

— Mh ?

— Réveille-toi, ça va être à toi de jouer, maintenant.

— À moi de jouer ? (Il regarde sa montre.) Mon Dieu !  La représentation commence dans cinq minutes !  Et je ne suis même pas costumé !

— Du calme, voyons !  Ton corps est à son poste. Tout est en ordre.

— Mon corps !  Vous voulez dire que . . . je suis hors de mon corps !  Mais comment fait-il pour bouger tout seul ?  Et comment . . .

— Tout cela n’est qu’illusion !  Seul l’esprit créateur est réel !

Là-dessus, elle le pousse vers la scène :

— Allez, vas-y, Hercule !

Coupure : Jérémy se retrouve au milieu de la représen­tation (Il faudra faire des effets spéciaux pour dédoubler l’acteur en Jérémy-esprit et Jérémy-comédien.), hébété, en jeans et en bras de chemise. Puis, sous l’œil encoura­geant de la Muse, il prend une profonde inspiration, se tourne vers les spectateurs, non moins étonnés que les comédiens qui le regardent, la bouche encore ouverte entre deux répliques.

Jérémy jette un long regard circulaire, puis, le regard soudain en feu :

— Ah !  Ce sentiment de liberté ! !  Être sur la scène . . . et ne pas avoir à jouer ! Agir . . . sans contraintes !, selon mon inspiration ! 

Des coulisses, la Muse lui souffle :

— Il faudrait quand même pas me laisser tout le sale boulot !

(Coupure. Nous sommes dans le bureau d’un écrivain, Pierre, et de sa femme, Louise.)

Louise

(Tenant un tapuscrit dans ses mains.)

— Tu me demandes ce que j’en penses ! Mais quel cliché !  Un créateur . . . — et sa Muse, évidem­ment !  N’as-tu rien dans le ciboulot, Einstein ?

Pierre

(qui est joué par le même acteur que Jérémy,

pris au dépourvu, après un long silence)

Tu as raison. C’est nul à chier.

. . . Je vais essayer de rattraper ça.

(Coupure.)

On est dans un parc, à la première brume du matin. Pierre marche, les mains dans les poches, l’haleine vi­sible comme celle d’un train. Il s’ar­rête. Sourit béate­ment. Puis repart.

(Coupure.)

Pierre est à son bureau. Il applique laborieuse­ment l’in­fameux Liquid Paper sur une des pages de son tapus­crit.

*

(Coupure.)

La caméra s’élève lentement au-dessus de Jérémy, affa­lé sur sa machine à écrire, dans un fade out au noir qui se révèle être une scène de théâtre où Jérémy, qui s’y tient debout, est éclairé progressivement jusqu’à une grande brillance.

Jérémy étouffe un rire, puis virevolte.

— Ah !  Je suis en vie !  — Enfin, je suis mort . . . mais, petit détail : je suis en vie ! !

Jérémy s’arrête et regarde la caméra avec de grands yeux, comme s’il réalisait quelque chose de fondamen­tal.

— Être en vie . . . sans avoir à vivre !  Sans avoir à gagner ma vie !  Le devoir pour le devoir, le travail pour le travail, la nécessité comme absolu, c’est la mort !  Au­tant être un robot, une machine artificiellement ani­mée !

Il regarde ses mains, ses bras, son corps, fait quelques pas de danse.

— Mais je vis !  Je vis !  Et je joue, aussi ! — Et je gagne !

Jérémy fait encore quelques pas sur la scène, exalté. Les comédiens de la pièce d’Eschyle, y compris — magie du cinéma — Prométhée, sont là, dans une lumière en ca­maïeux. Jérémy se retourne vers eux.

— Comprenez-vous ?  Comprenez-vous ??  Chaque rôle a sa technique. L’auteur suit des techniques d’auteurs, l’acteur des techniques d’acteur ; il y coco daya, de même, une technique à être spectateur, à porter attention. — Chacun a son créneau !  Sa spécialité !

Jérémy s’avance alors tout près du bord de la scène et s’adresse directement aux spectateurs en les cherchant du regard.

Mais si, comme Prométhée, on pouvait passer du royaume des dieux à celui des humains . . . si on pouvait accéder à n’importe quelle puissance, n’importe quelle technique, n’importe quel Art . . . alors . . . la vie n’au­rait . . . plus de limites !

Jérémy lève un doigt :

— Et . . . vous savez quoi ?

La caméra montre quelques spectateurs, hyper atten­tifs.

— Nous avons accès à toutes ces puissances de l’es­prit !  Le feu que je vous rapporte, c’est celui, versatile, éclairant, réchauffant, mais aussi consumant . . . de l’es­prit !  De l’esprit intégral, celui qui ne se cantonne pas dans un rôle ou un autre, fût-ce celui d’un créateur de rôles !Je suis ici pour vous libérer de vos chaînes, mes amis !

Ayant atteint le bout de son idée, soudain, Jérémy ne sait plus quoi dire, et se retrouve la bouche ouverte, muet et dépourvu comme une carpe hors de l’eau. Il jette un regard aux autres acteurs et dit, nerveuse­ment :

— Et . . .  Euh . . .  Euh . . .  Euh . . ­.  J’ai fini, les gars ! . . . Vous pouvez faire comme si j’tais pas là !

Série de coupures :

Dans la salle, un Jérémy-spectateur s’empaume la face. (Facepalm.)

En coulisse, le Jérémy-auteur rigole, branle la tête, et rature un passage ; puis le réécrit, sous l’oeil attentif de la Muse — qu’une grande canne-crochet de théâtre vient subrepticement attraper par les épaules et em­porter.

(Coupure.) On reprend quelques secondes plus tôt.

— Et . . . vous savez quoi ?  Nous avons tous accès à toutes ces puissances de l’esprit !  C’est le feu que je vous apporte !  Je suis ici pour vous libérer de vos chaînes, mes amis !

Puis, se tournant vers le Prométhée enchaîné :

— Mon pauvre ami !  Soir après soir, tu viens ici souf­frir sur des planches qui ne te conviennent pas plus que celles d’un cercueil. Mais t’es-tu hissé assez haut, mon vieux ?!  Plus haut que l’aigle !!!  Tout là-haut, au firma­ment du star system ! . . .  Allons, tu vois bien que tu n’es ici au-dessus de rien !!  Agir est une possibilité, pas une routine !  Qu’est donc ce simulacre d’action . . . que celle écrite d’avance !  Tu es agi, pas agissant !  — Et ça s’ap­pelle acteur ! — Ne vois-tu pas devant toi ?  N’es-tu pas un peu Prométhée, toi aussi, celui qui prévoit et qui peut agirlibrement !, qui n’est aux ordres d’aucun tyran !Mais QUE fais-TU de ta VIE ?  Libère-toi, mon vieux !  Tu sais, se laisser aller (de façon contrôlée, n’est-ce pas ?), cela peut mener aux meilleures actions !

Sur la scène, le Jérémy-acteur jouant Prométhée, pris au dépourvu, ne sait trop que faire. Il regarde à gauche, puis à droite. Jérémy se contente d’observer tranquille­ment, les bras croisés. Soudain, une résolution tacite semble électriser la troupe. Prométhée gonfle le torse et . . . brise ses chaînes (il arrache en fait une partie du décor en carton), jouant le flamboyant. Les acteurs se ras­semblent, les choristes se mettent à improviser une chorégraphie.

Puis, se tournant vers les coulisses, d’où vient le bruit saccadé d’une machine à écrire, Jérémy poursuit :

— Et toi, l’auteur ! : Toi qui écris sous pression, sous influence, sous l’impression que tu fais TOUT, alors que tu ne fais absolument RIEN, scotché derrière ta machine — qu’à pianoter par intermittence toute la nuit en te pensant le Roi du monde !  Mais as-tu seulement vu tes muscles qui s’atrophient ?  As-tu observé tes ré­flexes . . . qui se grammaticalisent ?  Au commencement était le verbe, ouais !  Te rends-tu compte, l’auteur, com­ment c’est facile, pour toi, d’effacer tes erreurs ?  Quel mérite as-tu donc à écrire des tirades qui mettent les comédiens à si rude épreuve, toi, qui restes assis sur ta chaise dans ta robe de chambre, à t’enivrer de vin et de vain pouvoir sur des imaginaires fictifs peuplés de non moins imaginaires créatures ?  Tu peux tout, oui, certes ; mais que sais-tu de la vie ?  Vis-tu, seulement, ou ne vis-tu que par tes personnages interposés ? . . .  Oui, bien sûr, tu as ta Muse !  Ha !  La belle affaire !  Mais c’est ta propre imagination, t’en rendras-tu bientôt compte ?  Tu t’es enfermé dans ta propre imagination et y vis en cir­cuit fermé — comme le branleur que tu es, va !

Le bruit de la machine à écrire se tait, comme interlo­qué.

Jérémy, les yeux encore gros de sa colère, se radoucit et se retourne vers l’assistance.

— Et vous, les spectateurs, mes chers spectateurs, vous pensez consommer en venant ici, n’est-ce pas ?  Oh, comme c’est attendrissant !, Allons au théâtre, ce soir, chéri, ça fait si longtemps !  Mais vous ne vous rendez pas compte que c’est toutes les secondes de votre vie qui se consumentque vous êtes consommés, au moins au­tant que vous pensez consommer ?  Et par quoi, s’il vous plaît ?  Par des idées !  Des événements !  Des divertisse­ments !  Du temps !  Du néant, mêmeTout consomme le spectateur !  Est-il vivant ou bien mort, celui qui remplit son temps, sa cervelle, son cœur, sa maison, sa conversation, sa vie ! . . . — d’idées pré-mâchées par d’autres ?

La caméra montre l’assistance, choquée, qui fait une moue dégoûtée ; puis Jérémy qui l’observe. Il sourit soudain d’une oreille à l’autre ; puis continue :

— Heureusement, on peut créer !  Vous fâchez pas, les amis !  Même assis sur un siège de théâtre, on peut créer !  Sur un banc de spectateur, oui-oui ! (Jérémy lève un doigt.) On peut toujours choisir de porter attention à tel détail plutôt qu’à tel autre, tel aspect plutôt que tel autre. C’est important !  Tout, en fait, dépend de ce qu’on décide de considérer !

Il fait quelques pas, jette un œil furtif vers les coulisses.

— Et il n’y a rien, bien sûr, qui empêche un auteur — sauf les crampes !  Pfff ! (Il s’esclaffe.) de faire du sport !

Jérémy fait une stepette et continue à tournoyer en parlant :

— Et un acteur, peut, dans ses temps libres, bien sûr (mais oui !), écrire !En fait, nous sommes tous ac­teurs et tous auteurs et tous spectateurs . . . en même temps !  Être l’un sans les deux autres, c’est affreusement in­complet !  Il faut être les trois !

Jérémy s’arrête.

— Et . . . pardonnez-moi si j’ai été un peu trop critique, à l’instant !  C’est que . . .

Jérémy s’approche des spectateurs.

— C’est que, après le Père, le Fils, et l’Esprit-qui-voit-tout, autrement dit, après l’auteur, l’acteur et le specta­teur, je me suis fait Diable . . . ou tout simplement . . . critique. Il ne faut pas rejeter cette partie de nous, si essen­tielle !  Si souvent, on l’a étouffée par le devoir, par « ce qu’il fallait faire », par « la » morale, et par toutes les exigences dont on farcit son être inquiet !

Jérémy ouvre les bras, les paumes vers le haut.

— Comme si la solution pouvait passer par se confor­mer !  Car il faut aussi savoir se rebeller, se lever et cor­riger ce qui ne va pas, mes amis, changer de niveau, mêler les cartes, dérober le feu là où il se trouve . . . pour le mettre là où il faisait nuit ; mettre un peu de piquant, de sexe, de magie !

Jérémy prend un air extatique. Une musique l’accom­pagne à merveille.

— S’il n’y avait pas eu le Serpent pour les tenter à la Connaissance que nous sommes les Dieux, la Bible se serait tout simplement arrêtée là !  (Il en agite un exem­plaire dans les airs.) Car, oui, nous avons — euh, peut-être pas toi, dans le coin, là-bas . . . les doigts dans le nez (le Diable est dans les détails, vous savez) — car, oui, nous avons tous de ces pouvoirs anciennement prê­tés aux sorcières, qui en étaient les hérétiques ser­vantes.

Jérémy s’empaume la face, puis laisse lentement glisser ses mains pour laisser voir un visage empreint de pieuse commisération ; il branle enfin la tête.

— Ah !  Mes amis ! . . . Le saviez-vous ?  Si Lucifer n’avait pas été si brillant, on ne l’aurait peut-être pas tant noirci, tant diabolisé !  Lucifer signifie : Porteur de lumière. Pourquoi en a-t-on fait un Diable ??  Le terme diable signifie « celui qui divise ; trompeur, calomnia­teur ». Mais qui est calomnié, dans cette his­toire ?

Jérémy prend une pose très verticale et récite, à partir du livre (Prologue de Jean, 1-5) :

« Au commencement était la Parole, et la Pa­role était avec Dieu, et la Parole était Dieu. Elle était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par elle, — et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle. En elle était la vie, et la vie était la lu­mière des hommes. La lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point re­çue. — La lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point reçue. »

Jérémy lève les bras au ciel et s’écrie :

— Non, si Lucifer n’avait contesté l’asservissement, on ne l’aurait pas banni. Si Jésus n’avait pas lui-même fait resplendir la puissance du cœur humain, on ne l’aurait pas crucifié. Si les sorcières n’avaient pas libéré un réel pouvoir, on ne les aurait pas persécutées. Sans eux, sans elles, sans Prométhée, sans le Serpent, sans l’au­dace d’Ève, sans tous ces transgresseurs . . . on se serait ennuyés à mourir ! . . .  Ah ! (Jérémy soupire.) S’il n’y avait pas eu les femmes . . .  (Il baisse la tête, abattu. La musique se fige en un sanglot. Les violons partent.)

La Muse, inscrutable, l’air légèrement ironique, sort des cou­lisses,
fait quelques pas, retrousse légèrement sa robe et fait une petite révérence.
Elle poursuit jusqu’à Jérémy et reste un instant immobile devant lui,
qui relève la tête, hébété. Puis . . . ils tombent dans les bras l’un de l’autre
et se mettent à passionnément s’embrasser.
La musique repart sur une finale pleine de trombones et de cymbales fondantes, digne du plus grand Hollywood sentimental convenu.

Tous les comédiens s’avancent sur le devant de la scène — même, éventuellement, Jérémy et la Muse —, puis sa­luent, sous les applaudissement de la foule, déchaînée.

(Coupure.) 

On voit les petits marteaux d’une machine à écrire ta­per les mots

« sous les applaudissements de la foule, déchaînée. — Fin ».

Pierre 

— Voilà !  Terminé !

Il retire la feuille dactylographiée et la tend à sa femme,
qui la lit rapidement.

Pierre

— Et puis, comment trouves-tu ?  C’est mieux, non ?

Sa femme, Louise, ballotte sa tête de gauche et de droite.

Louise

— C’est bien ! . . . C’est bien, cette histoire d’acteur qui prend du recul, devient philosophe, transcende sa condition, invite à réclamer l’intégralité de la vie et de l’existence, la libido et tout ça . . . — et puis qui, ironi­quement, salue à la fin, avec tous les autres comédiens, comme si cela n’avait été qu’une vulgaire représenta­tion. Oui, oui ! J’aime ! (Elle se redresse alors et fronce les sourcils.)Mais avoue que c’est juste pour pouvoir em­brasser la belle Gabrielle que tu as écrit cette finale où Jéré­my embrasse sa Muse, hein, avoue !

Elle se lève et se jette sur son mari, qui tente de se pro­téger avec ses mains.

— Coupez !

Les acteur rient, s’embrassent, se lèvent, sourient de satisfaction, se décontractent.

— Et puis ?, lance l’acteur qui jouait Pierre, elle est bonne, celle-là ?

Le metteur en scène : C’est dans la boîte !

Yes !

Les deux hommes se font un hi-5. Puis, le metteur en scène retire une cartouche-mémoire de la caméra et se tourne vers l’actrice qui jouait la Muse :

— Tiens, Gabrielle, confie ça aux petits lutins du mon­tage !

Gabrielle met la cartouche dans la poche de son blou­son.

— Oui, chef !

Celle qui jouait Louise demande, à la ronde :

— On va boire un pot, pour fêter ça ?

Le générique commence à défiler, pendant que tout le monde ramasse ses trucs personnels et s’apprête à sor­tir du studio.

Profitant de la mêlée, l’acteur qui jouait Pierre se rap­proche du metteur en scène et lui dit :

— Dis donc, Francis, j’ai eu une autre idée de film : Ce serait l’histoire d’un gars, vois-tu, dont le téléphone avance de dix minutes, ce qui lui donne le pouvoir de blablabla et blablabla et blablabla. . .

La voix se perd dans la musique de

FIN

À la fin du générique, dans un encadré, apparaît la fin du « film ».
On voit (mais le son est réduit) la dernière scène, où Louise fait sa critique, puis saute sur son mari. Elle s’arrête en pleine trajectoire
(comme à la fin de certains épisodes de Seinfeld).
— Arrêt sur image. — En surimposition, un autre générique,
plus petit, se met à défiler à l’intérieur du premier,
avec des noms diffé­rents.

FIN

(Coupure.) On voit les petits marteaux d’une machine à écrire taper les mots

« un autre générique, plus petit, se met à défiler à l’intérieur du premier, avec des noms différents. ».

Pierre

— Voilà !  Terminé !

Il retire la feuille dactylographiée et la tend à sa femme,
qui la lit rapidement.

Pierre

— Et puis, comment trouves-tu ?

Louise se contente de branler la tête à gauche, puis à droite en souriant mystérieusement, complètement charmée par son créateur de mari.

Ils s’embrassent tendrement.

 

« — FIN ! ! ! »

 

. . . crie, en voix off, Jérémy qui continue sa complainte, sa litanie de critiques.

(Coupure : La caméra est fixée sur lui, seul devant un micro, dans le style des stand-up comics. — Comme Jerry Seinfeld, à la fin d’un épisode de sa série.)

— Non mais c’est pas bientôt fini !  Si ça a pas d’allure, étaler son bonheur comme ça, à plein écran !  Est-ce que j’embrasse plusieurs femmes, moi ?

Jérémy a un petit sourire en coin.

— Mais bon, si ça peut les aiguillonner un peu . . . aiguillonnons !

Il se frotte les mains, la langue pointée entre les dents.

(Coupure : Retour à la scène précédente.)

Et ça finit comme ça, d’un coup sec, sur un gros french baveux entre l’auteur (habillé comme Jérémy, cette fois) et sa femme. Pendant que le générique défile, on entend Salta Diabla, de Claude Dubois.

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