Ligne Éditoriale

Vous avez quelque chose d’intéressant à dire sur la communication dans notre monde en transition, songez à l’écrire sur La Tramice — communication, société, philosophie — journal de l’ère communicationnelle.

La Tramice, journal de l'ère communicationnelle

Présentation du journal

Y’a du nouveau dans l’ère ! La Tramice, journal ayant pour but et thème l’avancement et — pourquoi pas ? — le plein avènement de l’ère communicationnelle dans laquelle nous entrons de ce pas, si vous le voulez bien. C’est-à-dire, dans une coquille de noix, qu’il y est question de comment la communication (ses outils, ses pratiques, etc.), employée intelligemment, peut nous aider à changer le monde pour le mieux.

Objectifs et mission de La Tramice

Ce journal porte sur le thème de la communication et ce, sous toutes ses formes (par exemple, dans des domaines tels que : l’éducation, la philosophie, la rhétorique, la politique, la sociologie, la psychologie, la spiritualité, la sexualité, l’éthologie en général, la diplomatie, l’économie, le commerce, le droit, la traduction, la linguistique, la sémiologie, la philologie, la taxonomie, la cybernétique, l’informatique, la réseautique, la domotique, le design d’interfaces . . . et certainement de nombreux autres encore) et plus spécialement sur les tenants, aboutissants, enjeux et répercussions de cette ère communicationnelle dans laquelle nous entrons tout juste et de peine et de misère.

Cette peine et cette misère sont entre autres imputables à la forte propension qu’ont nos contemporains — je ne m’en exclus pas ; cela m’arrive, hélas, lorsque j’oublie d’être patient ou que les limites de ma patience ont été atteintes et érodées — à réagir violemment à certains propos ; à tenir, par exemple, des propos litigieux, provocateurs, stéréotypés, diffamatoires, sans nuances, acerbes, ironiques, cinglants et j’en passe, et de moins reluisants. Trop souvent, de nos jours, nous avons la fâcheuse tendance, devant une opinion qui diffère de la nôtre, à prendre le plus court chemin, lequel s’avère évidemment (si vous permettez ici un brin d’ironie) un cul-de-sac, une véritable fin de non-recevoir. Et si, en prenant du recul, nous réalisions que nous partageons certaines idées tierces (banales ou inédites) avec nos adversaires, idées qui nous rapprochent et font que nous sommes, au final . . . en parfait accord avec eux ? Ou du moins, sans peut-être arriver à un accord aussi harmonieux, en venir à respecter leurs positions et réciproquement ? La communication, bien utilisée et bien sentie — j’en suis intimement persuadé —, a la capacité de mettre sur ces problèmes cuisants et en apparence irrémédiables un baume aux effets positivement « magiques ».

Les outils que l’on connaît aujourd’hui sur la Toile ne sont sans doute que les premiers balbutiements d’un échafaudage d’outils à venir qui seront bientôt autrement plus perfectionnés, intelligents et, surtout, enfin véritablement conviviaux. De tels outils nous donneront d’ici peu, à nous, les individus — à moins que nous nous exterminions un peu trop complètement d’ici là —, les moyens de tisser nous-mêmes nos innombrables sociétés, dissolues ou intègres, temporaires ou pérennes, en tous les cas délibérées et bariolées, toutes autant qu’elles seront, et d’y naviguer fluidement et en bonne connaissance de cause. Telle est ma conviction.

« J’entends par convivialité l’inverse de la
productivité industrielle. Chacun de nous
se définit par relation à autrui et au milieu et
par la structure profonde des outils qu’il utilise.
Ces outils peuvent se ranger en une série continue
avec, aux deux extrêmes, l’outil dominant et
l’outil convivial. Le passage de la productivité
à la convivialité est le passage de la répétition
du manque à la spontanéité du don. »

Ivan Illich
La convivialité (p. 28), 1973,
réédition au Seuil, Points Essais, 2003

Un système basé sur la transparence et la communication nécessaires à la réalisation de nos idéaux et de nos rêves, ou du moins à notre cheminement vers eux, et ce, de façon viable compte tenu de nos limites et de celles de la planète, un tel système est, depuis l’arrivée d’Internet, plus facile que jamais à envisager en même temps que plus impératif, vu la quantité de cataclysmes qui s’empilent présentement sur nos têtes.

Mais attention ! Il ne faudrait pas confondre ère communicationnelle et ère des télécommunications ! L’ère communicationnelle n’arrivera pleinement que lorsque, à grande échelle, par-delà les frontières nationales, nous utiliserons la communication de manière intelligente afin de tisser tout ce qui est social à partir de nos interactions interindividuelles, et non plus en nous plaçant systématiquement sous des institutions ou des chefs qui nous dirigent et dictent à notre place ce qu’est « la réalité » et « comment les choses fonctionnent ». Cette ère aurait pu en fait commencer bien avant la venue d’internet, bien avant l’apparition du télégraphe, même, (c’était il y a dix minutes, en termes d’ère) et même bien avant l’invention de l’écriture, la parole suffisant en principe amplement à son processus. Mais il aura fallu, semble-t-il, que nous communiquions comme jamais auparavant, ce qu’auront facilité la Toile et les médias sociaux, pour nous rendre compte, collectivement, de notre erreur originelle : celle de nous en être remis à la force brute — ou à son abstraction représentative — et de lui abandonner notre pouvoir propre de création, d’aménagement et d’interprétation du réel.

Il ne tient donc qu’à nous, êtres communicants et conscients des enjeux actuels, de penser et d’établir un tel système émergent et d’adopter d’intelligentes et conviviales pratiques de communication . . . avant qu’un monde automatisé d’une façon échappant totalement à notre contrôle (style The Matrix — v.f. : La Matrice) prenne définitivement le dessus sur nous ! Car autrement, comme nous met en garde mon ami Louis Marion, lorsque nous laissons « La Machine » avancer sans contraintes sur ses rails et sa logique propre, la conséquence est que, « [p]eu à peu, l’être humain devient un rouage du système de reproduction des machines elles-mêmes. Malgré leur innocence apparente, les acquis techniques industriels modernes ne livrent la marchandise, c’est-à-dire ne fonctionnent bien, que lorsque de larges pans de la société agissent comme prévu. C’est ainsi que, sous le prétexte de nous libérer du travail, les machines nous transforment en animaux laborieux et constamment mobilisés. »*

* Louis Marion, Comment exister encore ? Capital, techno-science et domination (p.117), Éditions Écosociété, 2015.

*

De nombreuses initiatives qui vont dans le sens d’une plus grande connectivité voient déjà le jour, y compris bien sûr dans le vaste domaine de la communication, mais il manquait cependant, du moins à ma connaissance, un forum convenable où discuter de tous les aspects entourant la communication, nerf de la paix à construire (il me semble bien !), et préparer — et œuvrer — au plein avènement de l’ère communicationnelle. Eh bien, j’ose l’affirmer, voilà qui est en voie de rectification !

Principes du journal

Tout fringant qu’il s’espère, ce journal se base tout de même sur quelques principes — les voici :

  • Évidemment, la communication doit être à l’honneur dans chaque article ou autre contenu, lesquels doivent être signés (pseudonymes acceptés) et avoir un titre.
  • Si l’objectif global du journal est d’imaginer des moyens artistiques et/ou intelligents de communiquer, chaque auteur(e) dont la contribution sera retenue doit en contrepartie s’attendre à voir cette contribution critiquée par des contributions retenues subséquemment. La Tramice se veut un espace de dialogue et de discussion et cette dernière se corsera parfois, il n’en faut pas douter.
  • Les articles doivent demeurer compréhensibles au commun des super-héros, en outre en évitant tout jargon, à moins d’en bien expliquer chaque terme. Ce principe ne sera pas appliqué au pied de la lettre, bien entendu, en ce qui concerne la poésie.
  • Les faits rapportés dans les pages de La Tramice, de même que les citations qui y sont faites doivent être étayés de sources vérifiables.
    Puisque le journal est accessible de par tout l’univers connecté, le contenu se doit de ne pas valoir (ou n’avoir d’intérêt) que pour une région donnée, mais constituer un exemple, un questionnement ou un développement valables universellement. Assurez-vous donc, si vous choisissez de parler d’événements locaux en nos pages, de bien les mettre en contexte afin qu’ils demeurent compréhensibles en d’autres contrées.
  • Les critiques sociales sont les bienvenues en nos pages ; cependant, nous aimerions que les idées et discussions qui auront lieu sur La Tramice soient avant tout porteuses de solutions ; au pire, qu’elles exposent les différents problèmes liés à la communication sous forme de questions ouvertes ou de paradoxes patents.
  • De plus, si la critique est favorablement accueillie, le ton du journal se veut par contre exempt de toute incitation à la haine ou à la violence, ou expression d’icelles. Plus précisément, le vitriolique est accepté, mais pas le cinglant ni le désenchantement par trop radical, lequel peut être reçu comme une forme de violence psychologique. Dans le même ordre d’idées, essayons, je nous prie, d’éviter les schèmes véhiculant des préjugés pouvant marginaliser, discriminer ou causer ou entraîner préjudice, comme de dire « l’Homme » pour parler de l’espèce humaine ou « les animaux » pour parler exclusivement des animaux non humains. Ainsi, autant le spécisme que le racisme, le colonialisme, l’homophobie, le patriarcat ou le matriarcat que tout autre schème porteur d’oppression ou de ségrégation sont à éviter dans les idées et messages diffusés dans le journal. (La fâcheuse idiosyncrasie du français qui veut que le masculin l’emporte dans l’accord des adjectifs et des participes se rapportant à une série sera toutefois maintenue dans la plupart des cas, afin d’alléger le texte.)

Outre les articles écrits (essais, fictions, récits, reportages, dossiers, enquêtes, chroniques, jeux, poèmes, aphorismes, etc.), les illustrations, photographies, caricatures, mèmes et bandes dessinées sont également de mise en nos pages. Le style et l’esthétique du journal se situent au confluent de l’influence futuriste et de celle dite d’époque (plus connue, dans certaines régions du globe, sous le vocable anglais de vintage), tout en flirtant de temps à autre avec le psychédélique.

✎ Pour nous contacter : lÉquipe@LaTramice.net

LaTramice.net

Équipe recherchée !

Le journal cherche des contributeurs, mais aussi à se garnir d’une équipe permanente. Je suis, à l’heure de publier ce livre, à la recherche de nouveaux associés.

Cette équipe a notamment pour tâches de : prendre connaissance des contenus qui lui sont soumis et y faire une sélection ; corriger et traduire (ou faire traduire) les textes, les illustrer (ou les faire illustrer) et, au besoin, communiquer avec leurs auteurs si des modifications lui semblent nécessaires ; publier en ligne lesdits contenus ; et, enfin, dans le cas où nous revenons à une édition papier, en effectuer la mise en page, puis imprimer (ou faire imprimer), relier (ou faire relier) et distribuer (ou faire distribuer) un certain nombre d’exemplaires dans des endroits désireux d’en tenir à des fins de consultation ou de vente.

Si cela vous intéresserait d’en faire partie ou d’y publier du contenu, je vous en prie, contactez-nous !

Au plein avènement de l’ère communicationnelle !

Le premier loup-garou

Le premier loup-garou
Anne Kervarec, Nuit étoilée

Chapitre 1

C’était inévitable.

Un jour, assoiffé de sang, à se nourrir de chair et à loger la peur dans tout ce qui vivait et rencontrait un tel monstre. Chasser, anticiper, se nourrir, une satisfaction de courte durée, puis la faim à nouveau, rarement une faim reliée à la survie. Sa faim consumait sa vie, ses pensées ratatinaient son cœur et son âme. Il ne jouait pas — avait-il jamais joué  ? — mais sa meute pardonnait à leur précieux pourvoyeur de nourriture sa conduite brutale.

Il était le meilleur chasseur qu’on ait jamais rencontré sous les arbres. Il était plus acharné que tout autre loup sauvage. Dans les vieux bois noueux qu’il traquait nuitamment, aucune autre créature, même de loin, ne lui ressemblait ; pas même ses frères ne comprenaient les pulsions destructrices de leur funestement célèbre congénère, pourtant vécues de manière si pure par lui. Il était différent, totalement différent, depuis le néant d’où il était issu jusqu’au néant où il retournerait. Roux flamboyant à la naissance, pure lumière d’amour et d’énergie insatiable, laquelle présidait à son esprit. Le louveteau était monstrueusement beau : ses pattes de devant arboraient des doigts flexibles plus longs, plus espacés ; celles de derrière étaient plus développées, telles celles d’un lapin ; une fourrure épaisse mais courte, en boucles serrées sur tout le corps ; un museau plus court que celui d’aucun autre loup ; et des yeux si noirs et étroits qu’ils plongeaient comme des échardes de glace partout où leur regard se posait. Le petit était un cadeau du ciel et un monstre. Même l’être surnaturel en question avait rapidement saisi sa différence ; et tous savaient que sa vie sur Terre allait y laisser une vilaine trace.

Une nuit, au moment du festin de victoire d’une chasse sanglante, le loup-garou fut déserté par ses frères. Le festin était un ours, un ours colossal et furieux : l’image même de la mort. Mais ce jour-là, l’imposante carrure du terrible ursidé se mêla aux éclats de glace du regard d’une seconde bête magnifique. Il y eut des bruits venant de tous les côtés : des loups se glissant parmi les buissons entourant le goliath. L’ours redoutable ressentit un tressaillement inaccoutumé de panique. Sa tête menaçante gronda dans l’air, montrant des dents irrégulières qui avaient visiblement beaucoup servi et, en un impressionnant élan d’instinct et de démonstration de toute-puissance sur son domaine, il se dressa sur ses pattes arrières, onze pieds au-dessus des fougères, et poussa un grondement énorme, à faire fuir les oiseaux. Le monde s’arrêta. Tout se figea sous la montagne de chair et de fourrure du titan qui venait de faire trembler jusqu’au cœur des arbres. Tout s’arrêta. Un moment d’immobilité après le grand ébranlement. Tout sang, toute sève, figés dans l’onde de choc du rugissement. Un seul être ne resta pas immobile, celui qui connaissait cette glace dans son essence et nourrissait cet appétit nostalgique autant que le faisait cette plus-que-bête en face de lui. La douleur frappa la nuque du mastodonte. Le géant avait vu un éclair de mouvement dans le moment figé, puis perdit de vue son prédateur terrifiant. Sans cette douleur à l’arrière du cou, l’ours géant n’aurait pu dire exactement où la beauté fatale se cachait. Avec un râlement torturé, l’ours se jeta à la renverse sur le sol. La féroce créature eut deux secondes pour éviter la mort par écrasement, mais ce n’est pas à cela qu’elle pensait. Le goût persistant et familier du sang et de la vie d’autrui à la bouche, la créature lupine fit tournoyer son corps par-dessus l’épaule de sa proie en s’agrippant à son poitrail grâce à ses doigts articulés pour se soustraire à l’énorme masse qui tombait. Une chute fracassante, un dernier râle à vous couper le souffle, interrompu dans le gargouillement de son propre jus, le son délicat de crocs glissant dans la chair, puis l’horrible déchirement dont l’issue était la paix éternelle ou la chute en spirale. Tout autour ;         le silence         la peur             l’immobilité.           L’ours lui-même n’avait pas eu le temps de prendre deux respirations avant que sa gorge fut arrachée. Total silence tandis que le tueur abreuvé de sang savourait le premier délectable morceau d’un repas bien gagné, puis plongeait sans même mâcher, et plongeait encore dans la gorge de sa victime, poussant sa force meurtrière plus profond et plus profondément encore, le plaisir de dominer totalement déchaîné, une extase dévorante emplissant l’abdomen du carnassier. Aucune pensée, que la satisfaction et la débauche. Le loup-garou ne mangeait pas. Il goûtait et ressentait. Ses frères avaient commencé à quitter la scène dès après la troisième plongée frénétique de leur champion de chasse, en partie parce qu’il avait à lui seul et de son propre chef défait la plus formidable bête qu’ils eurent jamais rencontrée, et largement parce qu’ils ne pouvaient souffrir d’avoir à craindre à ce point un frère, qui plus est un frère qu’ils côtoyaient nuit et jour, peu importe combien similaire il leur était, ou différent, ou plus efficace qu’aucun d’eux. Surtout par peur, ils abandonnèrent leur congénère.

 

Chapitre 2

 

Le loup solitaire repose, sans faim, à côté de la bête dix fois plus volumineuse que lui. Il l’avait abattue la veille. Il n’avait jamais éprouvé cela auparavant. Être abandonné, seul … vide. Son court museau appuyé sur ses pattes semblables à des mains, attendant que ses pairs reviennent, et sachant fort bien qu’ils étaient partis sans signe de retour. Et ainsi il attendit. Il pensa. Il n’avait jamais eu le temps de penser, son esprit sans cesse occupé de la prochaine chasse. Contrairement à vous et moi, la créature lupine ne connaissait pas de mots, ainsi, quand elle pensait, c’était avec des images et des sensations, comme la sensation de curiosité à la vue d’un oiseau ou pour ce sentiment d’abandonnement. Une autre nuit passa. Il ne se leva pas, ne mangea pas et ne pleura pas. Seulement, de temps en temps, il réajustait le poids de son corps allongé, éveillant parfois un froufrou d’ailes parmi les oiseaux noirs qui dépeçaient la monumentale carcasse de l’ours récemment mis à mort. Le prédateur affalé était si immobile qu’il pouvait entendre les asticots qui se tortillaient à l’intérieur de l’ours et desquels des oiseaux plus petits venaient se nourrir. L’étrange loup n’avait pas repris une seule bouchée depuis qu’il avait réalisé que ses frères ne se ramèneraient pas pour partager le festin, ni non plus avait-il le désir d’avaler ou de cracher ce qui lui en restait dans la gueule. À présent seulement sut-il qu’il avait connu la joie, car, maintenant qu’elle était partie, il ressentit de la tristesse pour la première fois. Ainsi il attendit, écoutant et observant la forêt selon des motifs inaccoutumés, sans pensées, immotivé. Il n’avait pas envie de chasser. La prédation n’occupant plus son esprit, il ne savait plus quoi en faire : alors il observait, cherchant de l’autre côté de ses yeux quelque intérêt à la vie. Tandis que le temps s’écoulait, infiniment lentement, infiniment long, il s’interrogeait sur ce qu’il voyait, sur les images que ses yeux sensibles à la lumière lui apportaient et sur les notions qu’évoquait ce qu’il ressentait.

Pourquoi les oiseaux viennent-ils et mangent-ils ce qui reste ? Ils doivent y trouver un plaisir autre que celui de tuer ! … Mais lequel  ? …

Combien de créatures y a-t-il  ? … Pourquoi les petites se cachent-elles sous la terre  ? Comment savent-elles  ? … Cela doit être aussi naturel pour elles que pour moi de chasser et tuer !? …

Comment des créatures peuvent-elles voler  ? … Je …

Je … voudrais moi aussi voler !

Le loup-garou comprit que chaque animal était différent et uniquement lui-même, et que lui-même était … LUI-MÊME !

Rien n’est comme moi ! … Une autre créature peut-elle être comme moi ?

JE ! MOI !

Lui, eux !

Tant de différence… nous sommes tous quelque chose de différent ! … Nous faisons tous des choses différentes ! … Les oiseaux. Les oiseaux volent ! Je veux voler ! … Je veux faire comme eux !

Le loup-garou se leva, trébuchant sur ses membres engourdis ; les oiseaux dressèrent et tournèrent leurs têtes avec curiosité, mais ne s’envolèrent pas, se contentant d’observer la grosse bête. Celle-ci se sentit parmi les siens à nouveau et prit une grosse bouchée au trophée de chasse, comme elle l’aurait fait au sein de sa famille — et ainsi firent aussi les oiseaux, avec un peu d’hésitation. Cela avait un drôle de goût, différent de celui de la chair fraîchement tuée. Les oiseaux enfin paniquèrent et s’envolèrent dans le ciel. La créature terrestre voulait tellement s’envoler avec eux, sa meute ; mais elle ne le pouvait pas.

Que vont faire les oiseaux, maintenant  ? … J’aimerais les suivre ! … Je ne suis pas comme eux, mais je n’étais pas comme mes premiers frères non plus… Et pourtant, nous avons mangé ensemble et nous nous sommes sentis frères ! …

Il s’éloigna en titubant, tout en mâchonnant lentement la viande bizarre. Un par un, les oiseaux revinrent se percher sur la montagne de chair d’ours en décomposition. Il observa et réfléchit. Le monde ne lui avait jamais semblé aussi grand et divers que durant ces derniers jours de contemplation ; pourtant, il n’avait pas quitté ce lieu où il avait été laissé seul. Seul. Il se laissa retomber sur le sol. Il n’avait jamais connu l’isolement auparavant, alors il sentit et vécut ce sentiment en se demandant pourquoi une telle impression existait. Il réalisa qu’il avait besoin de compagnons, tourna la tête vers les oiseaux. Des amis, une famille pour se réjouir, pour partager et pour apprendre.

… Oui ! Je veux vivre avec toutes ces créatures ! … Voir ce qu’elles font … et le faire avec elles ! …

Pas seulement les créatures qui volent, mais toutes ! … Peut-être volerai-je un jour … Peut-être mangerai-je autre chose que d’autres créatures …

À ce moment, il découvrit une nouvelle sorte de joie, une qui persistait, différente de l’extase plus forte que tuer lui procurait, une qui durait aussi longtemps qu’il la vivait ! Il y avait tellement à faire ! ; une différente manière de vivre ; une moins intense ; une vie de recherche constante. La conscience dans le loup-garou se demanda s’il pouvait se questionner ainsi pour le reste de sa vie.

Commencer par trouver des compagnons, voilà qui était vital à cette joie…

Il se sentit lié aux oiseaux à nouveau, puis se retourna et vit un lapin qui lui retournait son regard. Il sentit de l’amour. Puis la faim dans son ventre grogna, puis sa gorge. Le lapin s’enfuit dans son tunnel.

… Retournerai-je à la joie de tuer  ? … Je voulais être avec cette créature … Je le veux ! … Plus que d’être seul … Comme j’étais avec mes compagnons de chasse … Je ne pensais qu’à tuer en leur compagnie … Ils ne m’aimaient pas … Ils me tenaient … Ils … avaient peur de moi, comme le lapin …

Je ne veux pas qu’on ait peur de moi … Je veux être … aimé ! Et vivre l’amour ! Comme avec le lapin dans ce bref moment … Je veux vivre la vie ! Vivre comme toutes les créatures ! … Voler … Me cacher dans un tunnel … Ou manger de la vieille viande !

Il ne savait plus où il se trouvait, et son esprit non plus, au milieu de ses compulsions antagonistes. Personne n’appréciait vraiment sa présence ; rien à voir avec le danger qu’elle représentait ; c’était plutôt ce que dégageaient ses yeux, fixes à force d’être assoiffés de vie — ce que personne ne comprenait, même dans les moments d’amoureuse admiration réciproque.

 

(traduit de l’anglais par Fred Lemire)

Lettre à mon interlocuteur archétypal

Lettre à mon interlocuteur archétypal
Fernand Léger – La Noce – 1911

Ce qui suit est une lettre ouverte à personne en particulier, à une multitude en général. L’on peut s’y reconnaître comme destinataire si l’on souhaite — ou malgré soi, ce qui est plus probable. Je salue d’avance ceux dont la position sera plus atypique, ou qui s’identifieront au destinateur. De fait, ces derniers représentent peut-être l’espoir secret de ce texte, sa raison d’être.

Tu t’es encore fâché. Pourquoi chaque fois te fâches-tu ? Tu voudrais que je te laisse parler, n’est-ce pas, que j’acquiesce, que je renchérisse, oui, mais pas que je remette en question tes présupposés ? Toi qui es intelligent, tu relaies un tel bagage de valeurs « préconvenues »… elles ne choquent personne, tout un chacun les accepte comme fondement de ton discours… mais pas moi. Tes « cela va de soi » m’agacent. Tes présupposés sont convenus, ils sont statiques. Ils sont les points sensibles de ton discours, son ombre, sa face intouchable. Tu ne seras pas d’accord, et pourtant… jamais tu ne me les laisseras critiquer, ou même questionner… tu réagiras au quart de tour, n’en reviendras pas que l’on ait le front ou l’étourderie de questionner de tels universels, ou bien te fâcheras sans trop t’expliquer pourquoi. On restera donc au même point, et aucun de tes fondements ne sera même soupesé. Mais tu sais que je ne te laisserai pas tranquille tant que nous daignerons discuter : tes « évidemment, l’on convient que… » ne me convainquent pas.

Évidemment, l’on convient que la violence est à éradiquer… Évidemment, l’on convient que la guerre est en soi inacceptable… Évidemment, l’on convient que les gouvernements nous manipulent… Évidemment, il faut éradiquer la faim dans le monde…

Évidemment, le pouvoir et l’argent corrompent par nature…

Tu ne te vois pas aller. Ils sont si lourds, ces présupposés, là au creux de tes affirmations ou de tes indignations, qu’ils les attirent irrésistiblement vers le bas. Ne peux-tu voir qu’il n’y a pas de fondement absolu ? Comment, toi qui es autrement doué de sens critique, peux-tu laisser quelque notion que ce soit régner ainsi en reine incontestée sur ta pensée ? Je sais que tu veux voir clair, comprendre… tu crois même que tu es du bon côté, du côté moral.

Et moi je suis une bête, un ogre. C’est cela, non ? Comment ne puis-je agréer de l’inacceptabilité de la guerre ? Et les innocents ?! Et les gens qui meurent de faim ? Je m’en fous il faut croire… c’est ce que tu me diras, non ? Voilà ce qu’il m’en coûte de parler avec toi – c’est-à-dire de ne pas me contenter d’écouter. Tu t’émeus et me voilà du côté de l’ennemi, et vite ! Si je ne suis pas contre, je suis pour… logique ! Et tu m’exaspères, parfois, tant et tant, que j’ai bien envie de les défendre pour vrai, les massacreurs, les salauds, les fameux méchants, puisque de toute façon c’est le rôle dans lequel tu me cantonnes – et je ne dis rien des fois où il y a des gens ! Parfois, je me ferais moi-même méchant, en chair et en os, par pure joie cynique, la tête chaude et les lèvres retroussées sur les dents, pour te démontrer je ne sais quoi, ou pour me défouler…

Mais sérieusement, est-on vraiment pour ou contre la violence, la guerre, la corruption, le mal… et qu’on le soit ou non, cela rend-il la position conséquente, pertinente ? Je te le dis en d’autres mots : quand même serais-tu contre la guerre, est-ce cette position qui va changer le monde ? Surtout que, je te regarde aller et me rends compte que ta doctrine est simple, épidermique, et qu’elle n’est pas de toi… elle concerne simplement la face sombre de l’humanisme occidental : tu détestes, autrement dit, ce qui est marqué de valeur négative dans le système de valeurs dont tu as hérité…

Alors je suis en train de te dire que tu devrais embrasser la nature violente, guerrière et corrompue de l’humain, c’est ça ? Je suis en train de te dire que tu devrais te soumettre à la fatalité, oui ? Je comprends pourquoi tu hais ce genre de discours… qui en fait est encore plus simpliste que la position que je te reproche, qui a le mérite d’être combative.

Non : je dis simplement que tu es à côté de la question.

L’idée n’est pas d’être pour ou contre. Ne vois-tu pas qu’un tel jugement, et d’emblée par-dessus le marché, est un croc-en-jambe à ta propre pensée ? Demande-toi d’abord : quel avenir souhaites-tu pour l’humanité ? Prenons ton opinion sur la guerre. Quel avenir te semble nécessiter une transformation aussi profonde du monde, que l’élimination pure et simple, le déracinement de la plante guerre… ? La comprends-tu, d’ailleurs, la guerre, t’es-tu jamais donné cette peine ? Est-on bien certain qu’une telle éradication permette l’avènement de l’avenir en question ? Je sais que tu le crois, mais as-tu mis cette croyance en doute, ne serait-ce que pour mieux la fonder ? Sont-ils possibles, cet avenir que tu souhaites, cette élimination de la guerre ? Et si la guerre contenait une force encore plus redoutable, si s’en débarrasser libérait quelque calamité insidieuse ? Je ne réponds pas à mes questions, tu sais, j’interroge : se les a-t-on posées ?

Et permets-moi d’aller un brin plus loin. Toi et moi, nous avons nos idées, très différentes, je te l’accorde, sur les chemins que devrait emprunter l’humain pour voir son avenir s’ouvrir. Mais se demande-t-on si, réellement, l’animal les veut vraiment emprunter, ces chemins ? Mieux encore, s’ils lui conviendraient, lui iraient bien, n’en feraient pas un animal débile, triste ou laid… s’ils le vitaliseraient… Parlons en éleveurs, puisque nous nous permettons si bien de juger de ce que l’animal devrait devenir : s’est-on arrêté à se demander ce dont il a besoin pour le devenir… ou seulement s’il pourrait le devenir sans n’être plus que l’ombre de lui-même ?

Autre chose. Tu sais qu’il y en a qui ne parlent qu’amèrement de l’humain, qui le détestent et voudraient très consciemment le voir diminué, disparu, rayé de la carte — forme délirante et égotique de désir suicidaire, si tu veux mon avis. Toi même, qui me dis que tu aimes les gens — et je te crois – je crains parfois que tu n’aimes pas l’humain, que tu n’aies pas la force d’aimer l’humain… que ce soit là tout ton humanisme, à la fois son fondement et ses conséquences. Mais je dérive : je ne veux pas t’imputer de simples doutes.

Le peux-tu, sincèrement, passer tes jugements de valeur à travers le crible que je te propose plus haut ? Attends avant de me répondre… Je crois qu’une personne de probité en aura pour au moins cinq ans, si ce n’est une vie, à accomplir une telle entreprise.

Et je ne te dis pas que tu seras ensuite d’accord avec moi, que tes conclusions seront les mêmes… De toute façon tu crois encore que je veux te vendre un certain fatalisme, que je suis de droite, rétrograde, de courte vue… Si je te disais que ton erreur d’idéaliste est aussi une erreur de logique, une faute dans l’ordre des catégories de pensée ? Lorsque tu fulmines contre les guerres qui ravagent le monde tu es touché par l’hécatombe, ton idéalisme vibre d’une façon toute organique, toute ancrée dans ton corps, dans tes sens… mais aussitôt tu te retournes et tu t’attaques au concept de la guerre, et tu ne le vois pas mais c’est alors un mot que tu fustiges, une idée. Je te dis que ton concept, il n’a jamais tué personne et n’effleure pas même le phénomène que l’on appelle « guerre » qui, lui, est beaucoup plus dévastateur, coriace… enraciné dans un terreau complexe de faits et intérêts… Autrement dit, tu n’as évidemment aucune idée de ce dont tu parles – moi non plus d’ailleurs. Tu crois que la guerre est une folie humaine, une erreur de l’homo sapiens. Je ne dis pas que je la connais — ni toi ni moi ne l’avons « faite » —, mais je suis convaincu qu’elle est la manifestation — humaine, oui — de quelque chose de beaucoup plus ancien, profond, atavique…

« Guerre est comportement avec racines dans la cellule unique des mers primordiales. Mange quoique ce soit que tu touches, ou cela te mangera. » Cela vient du cycle de Dune, de Frank Herbert. Je l’ai traduit pour toi. L’économie d’articles et le style brut reflètent une simplicité qui est très évocatrice dans l’original. Est-ce que le romancier-philosophe cherche ici à justifier les comportements guerriers des personnages du cycle de six bouquins ? Quiconque fait le tour de l’œuvre devra se rendre à l’évidence : Herbert ne cherche pas à justifier quoi que ce soit, il nous fait la preuve tout au long du cycle qu’il est possible de tenir en bride sa morale et sa sensibilité afin de laisser l’esprit peser les phénomènes avec probité. Pourquoi je te parle de lui ? Peut-être parce que je sais que j’aurais pu avec lui me délecter de désaccords de plusieurs heures – alors qu’avec toi ils m’ennuient souvent, me fatiguent, voire m’exaspèrent…

Pourquoi cette différence ? Le sens moral de Herbert est humble — à sa place — et je crois que pour composer ses épopées il s’est d’abord soumis à l’observation, au désir de comprendre les courants de fond de l’histoire des sociétés humaines et de la psychologie du pouvoir. Son sens moral se place dans une hiérarchie cohérente, espèce de valet ou de fou de cour de la nature humaine, des circonstances du pouvoir, des conditions de la conscience… Si tu veux, c’est dans un voyage par-delà bien et mal qu’Herbert s’engage, son sens moral avec, et le lecteur à sa suite — si ce dernier sait lire… Il nous donne un récit de Grande Politique comme la voyait Nietzsche : supranationale et avec des vues s’étendant sur de multiples générations ; entreprise ambitieuse de culture du potentiel humain.

Humilité et bonne foi ici sont des clés : pour voir suffisamment loin, il faut se soumettre, raison, sensibilité et sens moral inclus, aux grands schémas, attendre avant de tirer des conclusions, et toujours être prêt à jeter celles-ci lorsqu’elles sont usées. L’idéologie et la morale ont alors des fondements et une importance réels, mais doivent se soumettre à de multiples facteurs pour avoir une chance de féconder le réel. Tu pourrais dire que la Grande Politique doit impliquer le cœur mais n’est pas soumise à celui-ci.

J’espère que je réussis ici à calmer ta réactivité habituelle. Je ne veux pas que l’on soit d’accord et avoir raison m’intéresse autant que de poser un trophée de bowling sur ma cheminée… Tu as soif de féconder le monde, de participer à l’immense entreprise de l’esprit, qui pense le monde et le transforme, parfois laborieusement et avec des résultats imprévisibles, mais parfois avec une efficace démiurgique… Pourquoi t’emmêlerais-tu les pieds dans les boucles du pour et du contre ?

N’as-tu jamais vu les forêts foisonnantes de révélations et les vallées combinatoires qui s’ouvrent devant l’esprit qui, un moment, ne s’empêtre plus dans le binaire des discriminations ? As-tu vu les percées de gloire solaire, qui éclairent tout d’une lumière sans pareille, une fois qu’une ouverture se forme dans la lourde chape des préjugés communs ?

Laisser ton esprit courir et embrasser la complexe richesse des phénomènes qui pour l’instant te rebutent et te font rugir ne va pas faire de toi le réactionnaire que tu détestes, l’assis de bibliothèque incapable de prendre position que tu méprises. Je t’invite à poser un regard neuf sur les institutions régulant ce monde, sur l’ennemi si tu veux, en observant guerre et pouvoir comme des phénomènes qui sont non volontaires : comme l’eau de la rivière forces naturelles cherchant chemin. Je suis convaincu que l’État, par exemple, que tu fustiges aussi en soi et en totalité, n’est qu’un canal de concentration du pouvoir et de monopolisation de la violence. Bien rodé, il limite la diffusion de cette dernière et permet la floraison de la paix, de la culture et du commerce. Épuisé, flétri et devenu foyer d’infection, comme tout organisme ayant dépensé toutes ses forces, il mérite de laisser la place et de passer aux livres d’histoire. Tu vois bien qu’il n’y a là rien d’apologétique… J’avance que le mieux que l’on puisse espérer faire est de gérer l’agression et la domination ; que l’État, en plus d’être un véhicule de domination, sert aussi précisément cette fonction. Je ne crois pas que ce soit fataliste. J’aime mieux gérer la pluie et les débordements de rivière que de partir en croisade contre les nuages.

Le voyage outre-idéologie que je te propose ne nie ni ne remplace le politique : il l’approfondit et le charge d’une gravité et d’une portée nouvelles, autrement dit il l’élève à la Grande Politique. Tu voudrais que l’on remplace un gouvernement inapte et corrompu ? Je suis très d’accord avec l’idée. Mais il faut d’abord prendre conscience de l’ampleur des responsabilités qui nous incomberont, de la boîte de Pandore que nous ouvrirons si l’on ne sait organiser le chaos des forces pour un temps libérées par tout changement de pouvoir ou de paradigme politique ; il faut savoir l’érosion rapide et délétère des nouvelles institutions si elles ne sont fondées en conscience de leur première fonction : gérer et canaliser ce que l’humanité véhicule en elle et hors d’elle de plus destructeur. Sans cette fonction, l’État comme organisme serait tout simplement absurde, comme une espèce qui ne participerait par aucun échange à son écosystème… aussi bien dire qu’il n’aurait tout simplement jamais existé.

Tu vois, ce n’est pas tant mon opinion que je mets de l’avant dans les objections que je te présente, mais plutôt le souci de la portée potentielle, de la fécondité de nos pensées… je nous veux conscients de nos responsabilités intellectuelles et de la rigueur nécessaire pour éviter l’inanité qui nous guette tous…

Mais j’ai négligé un point : l’on parle ici de faire face aux aspects les plus difficiles, voire horrifiants, de la bête humaine. Faire face à cela, tenter d’y comprendre quelque chose, et sans s’en raconter, demande une dureté de caractère qui n’est pas donnée d’emblée à chacun. La possèdes-tu ? Au pire, elle peut se forger en chemin, mais le voyage est périlleux…

Le discours intérieur

Le discours intérieur
Mélanie Genest, Sans titre

Le discours intérieur

Qui de nous n’entend pas une ou des voix dans sa tête ?

Il est normal de se parler mentalement, nous le faisons tous, mais quand notre discours intérieur prend trop de place, quand il devient geignard, dénigrant, paranoïaque, haineux ou au contraire prétentieux, mégalomane et qu’il se fait obsédant, il peut entraîner de fâcheuses conséquences personnelles, relationnelles et même sociales.

Le discours intérieur, tel que je l’entends ici, c’est tout ce qui se dit entre nos deux oreilles. Il se distingue de la pensée rationnelle, en ce sens qu’il s’adresse à quelqu’un (soi-même, une autre personne, un groupe de personnes, voire un auditoire, une divinité), qu’il repose sur un système de valeurs, donc qu’il comporte une connotation morale et/ou affective, et qu’il se manifeste plus ou moins à notre insu, comme un fond sonore, et de façon souvent répétitive.

Il existe une infinité d’activités cérébrales, mais dans cet article, dont le sujet porte sur le discours intérieur, nous nous limiterons dans un premier temps à mettre ce dernier en parallèle avec la pensée rationnelle.

On pourrait dire, en simplifiant beaucoup, que la pensée rationnelle est intentionnelle, donc que sa finalité est préalablement définie, et qu’elle se veut objective. En voici quelques exemples :

  • lorsque nous pesons mentalement les pour et les contres avant de prendre une décision ;
  • lorsque nous lisons à voix basse, dans notre tête ;
  • quand nous mémorisons, quand nous réfléchissons, analysons ;
  • quand nous voulons résoudre un problème ;
  • quand nous composons un texte, une chanson, une pièce musicale, une bande dessinée, etc.
  • quand nous planifions un repas, un achat, une sortie, une rencontre ;
  • quand nous cherchons à nous rappeler quelque chose ;
  • lorsque nous nous préparons mentalement à répondre à un interlocuteur ;
  • quand nous évaluons quelque chose ou quelqu’un ;
  • quand nous nous dictons une ligne de conduite ;
  • quand nous sommes attentifs à ces événements-ci, ces expériences-ci, ces jugements-ci, ces pensées-ci, toutes choses qui existent et qu’il est « rationnel » de consciemment considérer, éventuellement formuler, communiquer, etc.

En ce qui concerne le discours intérieur, on pourrait dire qu’il est, pour sa part, subjectif, donc partial et émotif, et que chez certaines personnes il se fait entendre à longueur de jour. En voici quelques exemples, en soulignant que la prise de conscience de ces mécanismes est une bonne nouvelle, puisque la conscience a dès lors suppléé au mécanisme :

  • quand nous sommes en désaccord avec quelqu’un et que nous lui répliquons mentalement ;
  • quand nous mijotons une vengeance ;
  • quand nous poursuivons en solitaire une discussion commencée plus tôt avec un(e) ami(e) ou un(e) collègue ;
  • quand nous nous blâmons, nous culpabilisons ou, au contraire, nous congratulons ;
  • quand nous dialoguons intérieurement avec quelqu’un pour le plaindre, le blâmer, nous justifier, lui dicter une conduite, lui enseigner des choses, l’exhorter, l’encourager ;
  • quand nous nous comparons aux autres ;
  • chaque fois que nous ressassons le passé ou nous nous inquiétons pour le futur ;
  • lorsque nous commentons mentalement chacun de nos faits et gestes ou ceux des autres ou ce qui se passe autour de nous ;
  • quand nous ruminons nos problèmes et quand nous nous reprochons de ne pas savoir comment y faire face ;
  • quand nous jugeons indistinctement certaines personnes ou certains groupes de personnes parce qu’ils correspondent à des critères pourtant neutres en eux-mêmes et/ou quand nous entretenons des propos intérieurs arrogants, méprisants, haineux et/ou racistes à leur égard ;
  • quand nous invoquons machinalement nos morts ou une divinité quelconque, etc.

Contrairement à la pensée rationnelle, de nature plutôt neutre, le discours intérieur, qui résulte de nos conditionnements (éducation, expériences, croyances, préjugés, etc.), contient d’importantes charges émotives pouvant aller de l’extrêmement négatif à l’extrêmement positif en passant par toute la gamme de nuances entre les deux.

Il est donc facile de supposer (sans être médecin, psychologue ou devin) que ce verbiage incessant auquel l’esprit inattentif se livre d’instant en instant puisse colorer notre humeur et avoir ainsi de sérieux impacts sur notre motivation, nos agissements, notre performance, notre estime personnelle, nos relations… Et, en tels cas, surtout s’il est négatif, qu’il puisse causer de la souffrance psychologique*, se traduisant par du stress, de la fatigue mentale, une perte d’énergie, de l’anxiété, voire de la dépression et/ou des désordres physiologiques.

*Notons ici que la souffrance psychologique ne résulte pas de la présence de vrais soucis, mais de l’attitude que nous adoptons envers de « soi-disant » soucis et du discours intérieur que nous entretenons à leur sujet.

Voyons un peu comment fonctionne ce discours intérieur.

Que se passe-t-il entre nos deux oreilles ?

Depuis notre naissance, notre cerveau a accumulé une multitude d’informations : perceptions sensorielles reliées à des expériences vécues ou dont nous avons été témoins ; connaissances, idées et préjugés sur la vie, sur les autres et sur nous-même résultant de ces expériences ; concepts, connaissances générales, valeurs, croyances provenant de sources diverses et façonnant différents aspects de notre personne, notamment notre identité et le sentiment de notre valeur personnelle. Certaines de ces données, celles dont nous sommes conscients (qu’elles soient intégrées ou non), ont été stockées dans des régions relativement accessibles de notre cerveau ; d’autres ont été jetées pêle-mêle dans un immense fourre-tout d’où remontent parfois quelques réminiscences nous incitant à leur accorder quelque attention.

De plus, jour après jour, surviennent de nouvelles informations qu’il nous incombe de gérer. La tâche s’avère plus ou moins facile dépendamment de la nature de ces nouvelles données ; de la conscience que nous en avons ; de l’intérêt que nous leur accordons, de la motivation qu’elles suscitent ; du bouleversement qu’elles provoquent ; du temps dont nous disposons à leur consacrer ; de l’état physique, mental et affectif dans lequel nous sommes lorsqu’elles se présentent et, bien sûr, de l’ordre déjà établi dans notre tête.

Le discours intérieur, c’est la partie plus ou moins visible, plus ou moins accessible du mécanisme mis en place pour gérer et intégrer tout ce fouillis d’informations. C’est, en quelque sorte, le verbatim de l’ensemble des échanges internes que le gestionnaire de notre existence entretient avec l’extérieur et les conditionnements emmagasinés dans notre cerveau depuis notre enfance, pour tenter de concilier tout ce fatras avec notre moi intime. C’est ce qui, avec l’aide de la pensée rationnelle, oriente nos actions et façonne notre devenir. Son rôle, outre celui d’écrire le scénario et d’assurer la mise en scène de la pièce de théâtre dans laquelle joue le personnage que nous avons créé, consiste à sauvegarder l’image de ce dernier et à asseoir sa crédibilité.

Mais, plus nous portons attention à ce qui se dit entre nos oreilles, plus nous réalisons que nous ne sommes pas maître chez nous.

Le personnage qui nous tient lieu d’identité et qui vit notre vie est confronté à de sérieuses contraintes : conditions physiques et matérielles précaires ; statuts personnel, professionnel et social fluctuants ; ignorance de sa date de péremption et, même, de la raison ultime de son existence sur Terre. D’où son insécurité et, par conséquent, son extrême susceptibilité et sa grande réactivité face à la critique et devant toute remise en question. C’est en grande partie par l’entremise du discours intérieur qu’il tente, d’instant en instant, de rétablir son équilibre. Les efforts qu’il consacre à cet exercice occupent une large part de notre temps et épuisent notre énergie.

Malgré l’emprise qu’exerce sur nous ce verbiage incessant et malgré les effets souvent pernicieux auxquels il nous soumet — car aucune de nos réactions, aucun de nos états d’âme n’est isolé et indépendant de ce processus —, nous lui prêtons très peu d’attention. En fait, nous sommes tellement habitués à cette présence familière que nous la subissons comme une fatalité et que l’idée de la remettre en question ne nous effleure même pas l’esprit.

Pourtant, selon ce que découvrent de plus en plus certains chercheurs et professionnels de la santé mentale et ce qu’enseignent plusieurs maîtres spirituels depuis des temps immémoriaux, il est possible et même grandement souhaitable d’apprivoiser notre discours intérieur.

Comment apprivoiser le discours intérieur

Si on exclut l’approche pharmacologique et l’utilisation de psychotropes (deux domaines qui me sont étrangers), il existe deux grandes approches pour apprivoiser notre discours intérieur : l’approche psychologique et l’approche spirituelle. Bien que très différentes l’une de l’autre, ces deux approches me semblent complémentaires. Pour ma part, je les utilise toutes les deux, selon les situations dans lesquelles je me trouve.

L’approche psychologique concerne le moi public, la partie superficielle de notre être qui prend le devant de la scène, qui s’exprime, se manifeste, agit et qui souvent occulte notre nature profonde. C’est par le recours de la pensée rationnelle et de diverses techniques propres aux différentes écoles de pensée qu’elle tente de maîtriser le discours intérieur, en agissant principalement sur son contenu.

L’approche spirituelle s’adresse à l’être, c’est-à-dire à ce qui existe en nous sous l’ensemble des phénomènes constituant notre personnalité (notamment les pensées, croyances, sensations, sentiments, actions). Elle met l’accent sur la conscience d’être, ici et maintenant, et incite à nous investir complètement dans ce que nous faisons (si nous sommes en action) ou à porter attention à notre ressenti intérieur (si nous méditons), tout en observant à distance, sans y prendre part, notre discours intérieur.

On pourrait dire, en gros, que par l’approche psychologique on analyse le discours intérieur ; on en étudie le contenu ; on essaie d’en comprendre les causes (présentes et sous-jacentes), de détecter le moment où il se produit, en quelles circonstances ; on tente de le raisonner, de le maîtriser ou de l’apprivoiser, de l’adapter, le modifier. Dans l’approche spirituelle, on observe ce verbiage à distance, sans le prendre au sérieux, comme s’il s’agissait du babillage d’un enfant qui joue à être quelqu’un. On met plutôt l’accent sur ce qui existe en nous sous les apparences, sur ce flot énergétique qui anime chacun de nous et nous relie les uns aux autres. On s’y connecte en dirigeant notre attention vers nos perceptions corporelles (respiration, battements cardiaques, flux énergétique) plutôt que sur nos pensées. Ce qui nous permet de relativiser et de dédramatiser le discours intérieur, d’apaiser le corps et de vivre l’instant présent dans toute sa fraîcheur.

Dans l’une comme dans l’autre de ces approches, la première étape pour apprivoiser le discours intérieur consiste à prendre conscience de sa présence, c’est-à-dire à le surprendre en pleine action et à constater l’impact immédiat qu’il exerce sur nous.

Réflexions sur le discours intérieur et sur les manières connues de l’apprivoiser

Le discours intérieur n’est pas un ennemi à combattre, mais bien une composante de la personnalité humaine, soit un instrument de gestion et d’action, qu’il est utile de connaître et d’apprendre à utiliser.

Dans certaines techniques pour maîtriser le discours intérieur, on propose de changer le discours négatif (ou défavorable) par un discours positif (ou favorable). Selon moi, ce procédé ne fonctionne pas. Comment, en effet, essayer de se convaincre qu’on est beau, talentueux ou populaire, alors qu’en réalité on se sait très ordinaire dans chacune de ces sphères ? Ne serait-ce pas justement le fait de ne pas nous accepter tel que nous sommes, d’être confronté au désir ardent d’être autrement (afin de correspondre aux prétendus diktats sociaux), et la frustration ou la culpabilité de ne pas y parvenir, qui provoqueraient une grande partie de nos ruminations internes et les fâcheuses conséquences qui leur sont inhérentes ?

Ne nous leurrons pas sur nous-même : nous sommes tel que nous sommes et pas autrement. Au contraire, soyons conscients et vigilants. La perception juste de ce que nous sommes nous évite bien des errements et désagréments. Elle lève le voile sur notre réalité et nous permet d’y adhérer, en toute sérénité.

Les artistes se parlent à travers le temps

Je suis un homme public seul au milieu de mes ombres. Et dans mes ombres, des artistes farouches, fragiles, des âmes comme des ghettos bizarres et peu invitants pour les petites âmes conventionnelles.

Les artistes se parlent à travers le temps

Les artistes se parlent à travers le temps. Ceux qui créent dans la couleur, qui entendent de la musique dans le bruit, ceux qui utilisent le mobilier urbain autrement, qui jazzent le langage, ceux qui créent de l’espace… Inventer est leur mode d’être. Digérer et lancer des signes comme des dés sur la table. Les dés forment parfois des combinaisons surprenantes, les artistes choisissent celles qui leur ressemblent. Certains s’inscrivent, d’autres laissent leurs traces dans le Zeitgeist et seront inscrits par d’autres. JEux, iD, manies-R, svb√ersions, ils communient, ils communiquent, une sensibilité qui les relie. Parfois, les amis avec lesquels ils passent le plus clair de leur temps sont morts depuis des siècles. Je te griffonne ça comme ça, sur un bout de journal trouvé dans un parc, au milieu d’une esquisse de jour, mais je ne sais pas qui tu es.

Seuls au monde et entourés d’êtres seuls au monde, nous pensons aux troncs et oublions les branches qui se croisent.

Avant le peuple, l’individu comme grande idée ou : la façon perso

Fred Lemire — Dessin
Fred Lemire — Dessin

On parle un peu partout d’indépendance des peuples, souvent même de façon très stratégique, et je suis le premier à être d’accord pour dire que plus petit, c’est mieux. Et en réseau. Mais combien plus petit ?

Alors je me dis : pourquoi ne pas tabler sur … les individus ? Regardez le succès des réseaux sociaux : les gens misent les uns sur les autres pour se faire une image plus complète de la vie. Et les réseaux sociaux sont, bien sûr, des réseaux d’individus et de groupes d’individus.

Mais la gauche mainstream, cette gauche qui se dit pourtant « progressiste » (terme mieux choisi, selon moi que celui de « gauche », qui sonne plutôt oppositionnel), jusqu’à maintenant, a surtout maintenu l’attention sur le fait que la solution passait par le groupe, par le regroupement, et ne s‘est attardée que très discrètement, que très abstraitement, voire négativement ou de façon réductionniste, à l’individu, c’est-à-dire en tant que masse ou catégorie : « les pauvres », « les travailleurs et travailleuses », etc. (Ici, j’ai presque envie d’écrire, dans une espèce d’illumination, qu’il n’y a pas de catégories mais seulement des cas particuliers. ^^ …)

J’ai peur que l’on passe ainsi — et un peu trop vite — à côté de quelque chose d’essentiel et de primordial, philosophiquement parlant !

Dans la grande société où je m’imagine vivre heureux un jour, j’aurais un juste pouvoir sur ma vie, je pourrais, mieux qu’actuellement, y planifier mes expériences, mon parcours, bref, ma destinée.

Mais… parlons plutôt à l’indicatif : Oui je peux !

C’est une société de proximité où mon entourage est le fruit de choix identiques ou réciproques. Ma vie, pour ainsi dire, y est enchâssée dans une continuité constamment communiquée et optimisée (agencée et réagencée localement), constituée de modes de vie divers, respectueux les uns des autres et, avant tout, … des personnes.

Les peuples véritables sont, il me semble, subordonnés à l’individu, aux individus, et non l’inverse. Un véritable peuple émergera, non ?, de la libre association d’individus qui se seront mis ou trouvés d’accord dès le début, avant même la formation de chacune de leurs associations, et qui peuvent changer ou se réagencer à tout moment — ?

Cette vision — qu’on pourrait appeler la façon perso — a l’avantage de pouvoir séduire la pensée que j’entends à gauche selon laquelle on ne doit laisser personne derrière et aussi celle que j’entends à droite qui encourage la réussite individuelle.

Pourquoi d’ailleurs la réussite individuelle devrait-elle se faire au détriment d’autrui ? Il y a bien sûr d’autres façons de faire, plein de façons de faire, et du gagnant-gagnant, à part ça !

D’aucuns trouveront cela radical ; je ne les contredirai pas.

*

Soit dit en passant… On dit la droite individualiste, mais je la vois plutôt … collectiviste ! Une grosse compagnie dont tous les profits vont au sommet de la pyramide hiérarchique, cela ne vous rappelle-t-il pas, étrangement, les sociétés d’insectes ?

Et une fourmi, … c’est pas ce qu’il y a de plus individualiste, quoiqu’en dise la fable !

*

Mais … revenons à nos moutons. Les trop vastes « peuples » qui acquièrent leur indépendance, délimités par des frontières plus ou moins arbitraires et des constituants plus ou moins passifs, accoucheront de peuples sans doute plus significatifs que la masse dont ils s’extraient, mais ils resteront compromis à proportion de leur immensité même. Autrement dit, leur unité sera d’autant plus factice qu’ils seront populeux.

Les étages décisionnels, la représentation des masses, les cloisons, les comités, les sous-comités, la mauvaise communication, les tentations et les menaces d’« élites » occultes, la corruption, la dictature de la majorité pour commencer (fusse-t-elle une majorité très forte) : autant de bris dans le tricot social qui finira à la longue par tout se détricoter.

Qu’il soit impératif de former une unité à aussi grande échelle est une vision qui date, telle est mon impression du moins, du temps des royaumes, lesquels avaient besoin d’armées, de champs de ci, de ça, d’industries, de main d’œuvre en masse…

On n’a pas besoin de tout ça pour vivre. Ça peut être beaucoup plus simple. Les fruits poussent, on les cueille, on se fabrique des maisons, on va au magasin acheter de l’encre et du papier, on échange avec ses voisins, on s’apprend des trucs, on s’amuse et on rigole comme on peut — parfois même plus —, on prend soin les uns des autres et de nos forêts, nos lacs, nos jardins, nos ateliers…

Des armées ? Des polices ? Des « gouvernements » dont l’hégémonie s’étend sur d’énormes territoires ? Qui jouent gros et dur, à leur titanesque niveau, sur la scène internationale ? (Jeu, fort malheureusement, que presque tout le monde joue, à différents degrés, en ce début de troisième millénaire qui à la fois s’éveille, prétendument, et, fort assurément, court à la catastrophe. Que va-t-il se passer ? Restons sur cette planète et nous l’apprendrons !)

Il me semble bien que si on partait plutôt de l’individu, on aurait une base beaucoup plus solide, moins abstraite, et, on l’imagine, plus compatissante, plus ouverte et aussi plus… multicolore.

*

Je pense que si chaque environnement, aussi local et aussi unique puissions-nous l’imaginer, était littéralement choisi par ses constituants, chacune et chacun d’entre eux, et ne causait pas de dommage aux autres environnements — la règle d’or (voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Éthique_de_réciprocité) appliquée aussi aux associations et aux communautés —, on se sentirait bien mieux sur cette planète.

*

En Islande, en Écosse, au Québec (voir : https://www.facebook.com/ConstituanteQuebec), un peu partout de par le cosmos, on trippe sur l’idée d’écrire des constitutions.

Je me demande si on a déjà — certainement que oui, à travers tout le cosmos ! — songé à établir dans une constitution la nécessité d’un solide système de communication qui permettrait de soutenir chaque individu dans la construction et les métamorphoses de sa vie ; un système où les choix viendraient avec leurs conséquences explicitées ; un système où régnerait l’unique principe instinctif qui nous relie : et ce n’est pas LE mal et LE bien (ce n’est rien qui se réduise à des idées) : mais bien DU mal et DU bien ; quelque chose de tout divers et subjectif, sujet aux multiples fluctuations et variations de nos réalités respectives* — un système, donc, où régnerait ce principe de viser au bien-être de chaque individu sans bien sûr nuire aux autres ou à l’environnement.

* Pour ma proposition de redéfinition de la morale, voir : http://fredofromstart.wordpress.com/2014/09/28/du-bien-et-du-mal/

Nous sommes ingénieux. Ce n’est pas un défi au-dessus de nos forces d’établir un tel système ; ce pourrait même être généralement fort agréable !

*

Bien sûr, les habitants d’un même territoire — d’une même planète, mettons — devront se mettre d’accord entre eux quant à l’utilisation des ressources et au maintien de la santé de l’environnement à tous niveaux.

En fait, si nous ne nous entre-détruisons pas complètement avant de pouvoir le faire, nous disposons sur cette planète particulière du cosmos de beaucoup, beaucoup de temps pour perfectionner et diversifier une sorte de permaculture multidimensionnelle, émergente, viable, globale, sans oublier bariolée.

*

Les véritables peuples sont unis. Les véritables peuples foisonnent et sont divers. Ils ne sont pas nécessairement grands et se trouvent d’ailleurs mieux de rester petits. Ils s’associent et se réassocient constamment ; ils évoluent, librement, diversement. Solidement ET fluidement. En toute intégrité, en toute conséquente fluidité éclairée. Bien sûr, ils doivent communiquer, disposer d’outils communs, ou du moins d’un « protocole d’arrimage communicationnel »… c’est-à-dire, à la base, se parler et s’écouter, tout simplement.

Il m’apparaît comme une évidence qu’il serait en fait très intéressant de veiller au bien-être et au développement de chaque individu, de lui tendre la main, de l’aider et … de lui donner de bons outils !

*

L’arrivée de l’internet a ouvert une fenêtre sur une ère de nouvelles possibilités sur le plan des communications. Il faudrait peut-être s’empresser de saisir cette occasion pour retisser la société par la base à l’aide de ce puissant outil — avant que la fenêtre se referme !

Ça se trame en ce moment même, je dirais.

Cela peut se faire sans l’internet, bien sûr, sans doute même en moins rasoir, mais le feu est pris dans la baraque et une solution rapide doit être prise.

En passant, rapide doit-il être synonyme de médiocre ?

*

J’ai cogité un brin sur ces questions et même bidouillé un petit prototype de machine à souhaits qui fonctionne, un outil pour mettre en contact les gens dont les souhaits se répondent.

Je me rappelle quand l’idée nous est venue, à mon ami Peter Sangura Sitati et à moi. Nous nous étions introduits dans une classe désertée de l’UQÀM (Université du Québec à Montréal) pour avoir accès à un tableau noir et à de la craie. Nous avions l’intuition qu’une machine à souhaits était possible, mais nous n’avions pas encore vu le traitement informatique nécessaire. C’est quand nous avons imaginé ces ensembles de souhaits tout simplement formulés de différentes manières que le déclic s’est produit. Un tout petit bout de serviette de table aurait suffi, mais c’était bien plus génial de voir cette idée toute simple sur un beau grand tableau noir.

Mes élucubrations et mon protozygote de système de communication sont en circulation libre depuis mars 2013* et tout le monde est bienvenu de s’en inspirer, de commenter, de poursuivre ou de critiquer.

* Voir : https://github.com/fredofromstart/The_Mots_Sapiens_Project

Je suis bien ouvert au dialogue et aux commentaires, mais ce n’est pas moi tout seul qui vais tenir le cahier des charges d’une telle entreprise. Je connais mieux mes limites, maintenant que j’ai essayé et m’y suis cassé le nez.

Mais qu’une équipe se forme et je mettrai l’épaule à la roue !

Appel de nuit sur la rue Sainte-Catherine (récit)

Un type vint vers moi.

Cinq minutes s’étaient écoulées depuis que j’étais sorti de la station de métro McGill, me demandant quelles surprises me réservait cette marche nocturne. Il fumait une cigarette et surgit à ma gauche, d’un pas sans direction. Il me demanda si je parlais anglais. Ralentissant ma cadence, je lui répondis calmement que oui. Il me dit à quel point il était soulagé ; que je parle anglais, car il venait de telle ville et de telle province anglophones ; et aussi que je ne l’aie pas repoussé, geste dont il avait été à répétition la victime durant les dernières heures qu’il venait de passer sur les rues de Montréal. Il me demanda si je vivais ici. Je dis que oui. Il m’exposa quelle impression d’accablement cela lui faisait, cette apparence de froideur et de manque de gentillesse des gens d’ici, qui l’avaient ignoré ou encore lui avaient enjoint de se trouver un emploi, comme s’il était un itinérant ordinaire. Je dois admettre qu’il me faisait un peu cette impression même, sauf que son visage et ses vêtements noirs étaient trop propres, sa voix trop claire et posée. Une voix plaisante à écouter. Il me raconta qu’il était habitué à sa ville de trente mille habitants et qu’il avait été un honnête citoyen qui avait travaillé durant la majeure partie de sa vie ; qu’à cause de cela il n’éprouvait aucune honte à quémander de l’argent maintenant qu’il était dans le besoin. Il me confia à nouveau, avec ses dents noires et sa langue éloquente, à quel point il appréciait qu’une personne, enfin, s’arrête et l’écoute.

Nous nous installâmes sur le trottoir, du côté de la rue, tandis que les yeux de l’homme perdaient de leur lassitude. Nous échangeâmes une poignée de main. Son nom était Mike et le mien était Sam. Sa main n’avait pas enveloppé la mienne comme font les bonnes poignées de main ; à la place, ses doigts avaient agrippé ma main au-dessus du pouce. Pendant qu’il commençait à me raconter son voyage (de sa ville natale à ici), l’impression bizarre demeurait sur ma main. J’écoutai sincèrement son histoire. Il dit que ça lui avait pris dix heures et sept autobus pour arriver jusqu’à Montréal et qu’il devait trouver un certain établissement médical dans cette ville. Il divagua un moment à propos des établissements médicaux de Montréal, regardant à gauche et à droite avec une nervosité croissante. Lorsqu’il fit une pause, je lui dis que j’en savais très peu sur les hôpitaux tels qu’ils existent aujourd’hui, puisque je n’avais jamais eu recours aux médecins ni à leur médecine. Il sourit et me dit qu’il avait vécu tout pareil… jusqu’à maintenant. Sa condition présente demandait qu’il donne suite à une prescription médicale ; c’est alors qu’il produisit une feuille de papier remplie d’une élégante calligraphie à l’encre bleue et de quelques chiffres, dont certains étaient encerclés et surlignés. Pendant qu’il m’en indiquait quelques-uns du doigt et m’expliquait qu’il lui manquait 28,46 $ pour se procurer les médicaments prescrits, je contemplai ses deux petites dents jaunes et noires très irrégulières, plantées sur une gencive inférieure rose et noire qui s’agitait de haut en bas tandis qu’il m’expliquait sa situation. Il pointait et retournait la feuille dépliée sous nos têtes. Je me demandais comment ce devait être pour lui de manger. Il me dit que le mieux que le gouvernement pouvait faire pour lui en ce moment était de lui payer l’hôtel pour cette nuit ainsi que son transport jusqu’à Boston, où on effectuerait une chirurgie spéciale sur son corps. Il dit qu’il devait se faire enlever une tumeur. Sans hésitation, Mike releva son polar et sa chemise, révélant sur son ventre la plus grosse difformité que j’ai vue de ma vie. Chaotique, elle était plus grosse qu’une tête et en avait étrangement la forme. La tumeur présentait les mêmes creux et bosses que s’il y avait un énorme crâne oblong à l’intérieur de ce ventre. Celui de Mike. Il me dit que la tumeur avait consumé une part significative de ses intestins. Il me dit que ce genre de chirurgie échouait dans 70% des cas. L’espace d’un instant, une vague de tristesse passa dans ses yeux, lesquels reprirent rapidement leur ferme détermination. Il ramena notre attention au papier marqué de plis, ses doigts retrouvant le 28,46 $ cerclé de jaune au milieu de la page. C’était tout ce qu’il lui manquait pour survivre cette nuit-là. Il m’expliqua — entre autres choses dont je ne me souviens pas — que, dans moins d’une heure, s’il ne prenait pas la médication prescrite, son corps tomberait en paralysie. Je compris à ce moment-là pourquoi il portait un bandeau noir. La meilleure des raisons, en fait, tout à l’opposé de celle qu’on aurait pu croire à première vue — que ce type d’environ quarante ans faisait parti d’un gang de rue qui ne se vêtissait, sournoisement, que de noir. Non. Il avait le cancer. Un cancer de la taille d’une tête, grandissant dans ses tripes, faisant la guerre à son hôte, mon interlocuteur, Mike.

Mon sac à dos avait été ramené sur l’avant depuis quelque temps déjà, appuyé sur mon ventre, et ma main attendait, prête à y plonger en quête de mon portefeuille. L’honnêteté de la voix, la sincérité de la personne, sans mentionner la bosse maintenant apparente sous ses vêtements, cela avait suffi pour que je décide de donner à cet homme ce dont il avait besoin. J’ai toujours été généreux de mon argent, parfois jusqu’à la naïveté ; je me trouve heureux chaque fois que cela m’obtient un sourire, qu’il soit trompeur ou véridique. D’une façon ou d’une autre, cela les rend heureux, c’est ce que je me dis. Mike continua de parler un moment de moyens de transport et de sa situation, sans oublier de mentionner que son gouvernement allait rembourser toutes les dépenses de son voyage pour sa survie, nommément les 80 000 dollars américains que coûtait sa chirurgie, même s’il n’avait que 30% de chances d’y survivre. Tandis que je lui donnais un billet vert de vingt dollars et un mauve de dix, je lui demandai de ne pas me renvoyer l’argent une fois qu’il serait remboursé, mais de le donner à quelqu’un qui en aurait réellement besoin, comme lui en avait besoin maintenant. Il me fit également le cadeau de reconnaître que l’argent n’était pas la seule chose dont il avait besoin ce soir-là, en acceptant sincèrement une accolade en plus de l’argent. La plus précieuse partie de notre rencontre était la connexion. Nous nous serrâmes les mains. Il me dit, en puisant les mots dans son cœur et en agitant les rectangles de plastique vert et mauve que je lui avais donnés, que l’argent était moins important pour lui que toute l’écoute que je lui avais accordée après cette nuit dans les rues hostiles de Montréal. Nous nous fîmes un beau calin en guise de reconnaissance, une de mes mains retenant mon sac et une des siennes se tenant près de son ventre déformé, deux bras enserrant fermement deux corps à moitié étrangers. Nous échangeâmes un bref regard, une douleur se faisant sentir là où mon corps avait touché la tumeur de Mike. Je plaçai une main sur la douleur et l’autre sur le cœur de l’autre homme, et imaginai de l’amour guérissant dans nos corps. Je gardai mes yeux fermés, nous guérissant tous les deux. Après un moment, sa main vint se poser sur la mienne en signe de chaleureuse et aimable reconnaissance. Il me dit merci. Il voulait continuer. Je ne m’en rendis pas compte, mon corps étant si submergé, que mon esprit n’était pas tout à fait clair et présent. Quelques mots sourds avec l’intention d’atteindre l’autre, mais lancés dans les airs, suivis d’une seconde accolade semi-intentionnelle et j’étais parti.

Je marchais sur l’air, heureux d’avoir pu venir en aide à un de mes frères, sautillant de temps en temps, m’arrêtant pour toucher un arbre ou parler aux gens sur mon chemin vers la maison. C’était une longue marche. Tout en marchant, je me demandais pourquoi je n’avais pas conté à Mike ma propre histoire de la soirée. Pourquoi j’étais sorti du train sur un coup de tête trois stations avant la mienne, un coup de tête que je ne m’expliquais pas à moi-même, tellement elle était illogique ; pourquoi, sur un second coup de tête, j’avais traversé la rue du côté opposé à celui qui menait le plus directement chez moi, encore une fois pour aucune autre raison que celle de suivre l’impulsion du moment. Sans ce carpe diem, je n’aurais jamais rencontré Mike sur le trottoir. Je voulais revenir sur mes pas en courant pour lui dire tout ça, pour qu’il sache que l’univers était avec lui.

Sur le dernier droit menant à la maison, je réalisai que la partie la plus importante de ma sortie n’avait pas été d’aller visiter une boutique de tatouage et un restaurant hawaïen ou de bavarder avec des gens sur le trottoir. Le moment le plus important de mon petit périple avait été ma rencontre avec Mike. Je lui avais peut-être bien sauvé la vie cette nuit-là avec un simple trente dollars ; mais ce dont il avait le plus besoin était sûrement un peu de gentillesse, une oreille attentive pour l’écouter. La preuve qu’il allait se tirer vivant de son cancer et aussi le courage d’y arriver. J’aurais voulu marcher avec lui jusqu’à la pharmacie ; peut-être allait-il avoir besoin d’assistance pour que son anglais soit bien compris si la personne au comptoir ne parlait que le français. Une chose était claire, cependant. Mike avait eu besoin d’un ami à ce moment effrayant de son existence. J’aurais voulu être resté plus longtemps, plutôt que de réduire la distance entre mon dos et mon lit. Il m’avait remercié en utilisant mon nom à un moment donné : « Thank you Samuel ». Je ne me rappelle pas avoir prononcé le sien une seule fois, même si je me souvenais que c’était Mike. Le meilleur avait été presque atteint, mais fut perdu dès l’instant où mon esprit perdit son focus sur le moment présent. Mon nouvel ami, loin de chez lui, avait besoin d’un ami, il avait besoin qu’on l’écoute, mais il avait aussi besoin d’échanger : prendre, donner, prendre, et ainsi de suite. J’avais seulement donné, écouté, donné, puis m’en étais allé. Mais la pièce manquante à ce « donner » était de partager. Nous avons manqué l’occasion d’une conversation entre amis. Elle me manquait, en ce moment de réalisation — en ce moment où il était désormais impossible de la faire naître.

Carpe diem s’en serait souvenu, il aurait honoré le tout nouvel ami et aurait voulu goûter du fruit de cette nouvelle amitié. Tout n’était pas perdu, cette nuit avait été bonne. Seulement, cela aurait dû être mieux ; un mieux à jamais perdu, maintenant. C’est tout ce que je pus faire à ce moment. Et c’est ça qui compte, et je m’aime pour ça.

 

Traduit de l’anglais par Fred Lemire

Taxonomie-fiction

Taxonomie-fiction
Sarah Laub — Dessin incomplet

Julian leva les yeux de son rapport annuel d’impôts. Un son inattendu avait vibré, juste là, tout près. Ça tenait à la fois d’un bruit de haute tension électrique et de celui d’une fermeture-éclair qu’on ouvre. Et, effectivement, à environ un mètre et demi devant ses yeux ébahis flottait, sans support apparent, une espèce de braguette trans-dimensionnelle contrastant nettement avec le mur derrière elle.

L’ouverture s’agrandit, ondula, et Julian vit avec stupeur une sorte de pieuvre-mutante en sortir avec quelque difficulté. La créature épousseta ses tentacules et en tendit diplomatiquement un vers Julian. Trop incrédule pour avoir peur, Julian le prit et le serra tout aussi courtoisement.

— @∑•··Ÿ ¿, dit la créature.

— … Moi de même !?, hasarda Julian.

— ! hÄ, FrañssÉss ?, se ravisa la créature.

— Mon nom est Julian, dit Julian, en espaçant bien chaque mot.

— MóÂ, c’ëSt Bü-Ww, dit la créature en rejetant coquettement ses cheveux sur le côté.

— … !!!

Bü-Ww promena un regard curieux aux alentours, fit quelques … « pas » dans la pièce, jaugea sommairement le mobilier, gratta pensivement une de ses nombreuses aisselles et revint tranquillement vers Julian.

— Comment s’appeler, ici ? (Nous vous ferons grâce un instant de son insupportable accent.)

— Emm… La Terre ! …La planète Terre ! …

— Non, pas ce niveau, pas planète. Où, ici ?

La créature frisa trois tentacules dans un geste semi-circulaire que Julian interpréta comme voulant désigner la pièce.

— Euh… c’est ma chambre… 13, Barcley Street, cinquième éta…

— Non, non !, s’énerva franchement Bü-Ww en bondissant d’impatience, « Où ICI ? Quoi nom ? »

Cette fois-ci, la créature fit un geste plus large, étendant ses tentacules avec exaspération aussi loin qu’elle le pouvait en faisant de grands cercles.

Julian hésita.

— La Terre tourne autour du soleil, dans le syst…

Notre pieuvre mutante trépigna, se mit à gonfler les joues et à noicir d’une façon menaçante ; elle crispa deux tentacules devant elle et mima, en miniature, et très intensément, presque rageusement, un Big-Bang suivi de plusieurs milliards d’années.

— Bon, bon !, s’apeura Julian. « Le plus que je puisse dire, c’est qu’on est … dans le cosmos, l’univers, le… l-la… — enfin… »

La créature se calma, recouvra sa teinte gris-vert et prit même un air aimable, puis sortit de nulle part un petit calepin écorné et se mit à en tourner patiemment les pages ; chacune d’entre elles était chargée de colonnes de hiéroglyphes soigneusement tracés. Bü-Ww produisit un crayon, le tailla minutieusement avec son joli bec nacré et se mit à écrire avec application.

— Ú-ñÑÍ-vëHrrrs. Vô-Âh-lâhhH !

Bü-Ww hocha la tête avec contentement, referma son carnet, l’empocha — remonta dans la fente et lança un joyeux « Mëërtsi bÿôkWoo ! », avant de se zipper dans l’au-delà.

L’ère communicationnelle, ou quand la chenille devient papillon

Dessin de Narjess Abbas

On est beaucoup, de petites chenilles
Petites chenilles rampant sur cette Terre
Petits cœurs de papillons pas encore éclos
Petites chenilles recroquevillées
Qui n’attendent que de s’ouvrir pour respirer
Inspirer, expirer enfin l’océan de lumière
Celui qu’on cache à l’intérieur
Celui qu’on découvre avec la clé du cœur  

On est beaucoup
On se sent petits
On est timides
Alors on file notre cocon
Parce que c’est facile, la sécurité
On coconne et on s’y plaît
Dans notre petit duvet de plumes
On coconne tant et tellement
Qu’on y reste
Qu’on en devient prisonniers
On en oublie même, souvent, de muer
Pour dévoiler notre papillon caché  

Mais assez déconné, assez coconné
Ouvrons l’antenne
Écoutons l’Univers qui nous parle
Cocons, Muons
Communions..  

Commu-nions ?
Nions ?
Non non non
Nier c’est avoir peur, peur d’être vrai
Ne nions pas..
Niquons plutôt, c’est bien plus fun
Ça reproduit, ça crée
Entre milliards de chenilles, tant qu’à s’occuper
Tant qu’à coconner, tant qu’à muer  

En papillons
Achevons l’évolution !
Laissons-la exploser, notre lumière
Muons, niquons, procréons
Com-Mu-Niquons !
Laissons se déverser notre lumière intérieure
Communiquons, échangeons, partageons
Procréons
Laissons-nous fondre les uns dans les autres
Pour briller plusieurs, pour briller plus fort
Et créer plus fou
Sur cette Toile vide tendue dans l’Univers
Laissons onduler les lumières
Laissons-nous nous rencontrer, petites chenilles en fleurs
Nous pénétrer, nous transformer
Grandes vagues de couleurs
Laissons l’Univers nous élever
En formes et en cœurs, ensemble créer
L’Aurore Boréale de l’Humanité