La tentation du monde

(i.e. : ça va bien aller)

« Ma vie est confortable. — J’ai l’eau courante, l’internet à volonté, ni chaud ni froid, ni faim ni soif, et — surtout — ma belle petite pilule bleue contre l’angoisse d’être !  La police arrête les voleurs, la télé m’informe des actualités, le gouvernement fait la loi et la morale est du bon côté. Les avions volent dans le ciel, les trains sur leurs rails, ↣ et le progrès file comme une flèche lancée par en avant. J’ai foi en cette flèche et y ajoute la mienne, en faisceau. — Nous vaincrons ! — Nous sommes un grand peuple aux commandes du vaisseau spatial Terre. Je peux dormir tranquille. — Ça va bien aller. »

Cette tentation, vous la connaissez bien.

Caricature : André-Philippe Côté

Après son deuxième échec, le diable transporte encore Jésus sur une fort haute montagne. Il lui montre, « en un instant » (Luc 4 : 5), tous les royaumes de ce monde et leur gloire. Puis il lui dit : « Je te donnerai toutes ces choses, si, te prosternant, tu me rends hommage » (Matt. 4 : 9).

— Mais non, voyons !  Où vas-tu chercher ça ?  Satan, maintenant ! ^^ Ne crois-tu donc pas à la techno-big-science incorporée ?  Tiens-tu donc à attraper la maladie du nez¹ ?  Ça va bien aller, c’est le techno-président lui-même qui l’a dit !

  1. *

Je remets en question le progrès lui-même,
sa nature, sa culture.
Cette question : le progrès,
qui devrait donner un sens à notre existence,
ne s’est-il pas substitué à elle ?

Le progrès n’est-il pas devenu notre existence elle-même ?

La locomotive roule-t-elle pour rouler
et pour la seule griserie qu’apporte la vitesse ?

Pierre Foglia

*

Définition de « progressisme », selon Toupie.org.

Étymologie : du latin progressus, action d’avancer.

Le progressisme est un courant de pensée qui considère qu’une transformation profonde des structures sociales et politiques doit être accomplie pour une plus grande justice sociale et pour l’amélioration des conditions de vie. Il s’oppose au conservatisme.

Les progressistes croient au progrès moral de l’humanité et aux bénéfices que le développement des sciences et des techniques peut apporter au plus grand nombre.

Le terme « progressisme » a été créé vers 1930, avec l’idée selon laquelle l’organisation sociale et politique actuelle résulte d’un processus historique continu d’amélioration qui peut être poursuivi, voire accéléré par des réformes souvent radicales.

Porté par la philosophie du siècle des Lumières et par l’essor de la science au XIXe siècle, le progressisme part du postulat que le sens de l’histoire est le progrès. Cependant, les deux guerres mondiales du XXe siècle, les camps de concentration, la bombe atomique, les génocides, la persistance de la pauvreté, les pollutions . . . ont nourri les critiques de la notion de progrès et de la domination de l’humain sur la nature. Le progrès n’apparaît plus comme devant être limité au seul progrès technique ni comme étant le résultat automatique de l’histoire.

*

Je croyais auparavant que le progressisme se limitait à l’aspect social (en premier lieu, la défense des droits de la personne), je m’en suis même réclamé ; mais un fort relent de technototalitarisme me fait faire une petite recherche sur l’idéologie en question qui m’apprend que celle-ci cautionne par la bande l’arsenal technique de plus en plus envahissant du soi-disant progrès — ce qui, subitement, me rend tout le concept fort suspect.

À bien y regarder, il y a et aura toujours à redire et à parfaire en ce monde — comme en bien d’autres, sûrement. Donc une idéologie du progrès . . . par le progrès et . . . pour le progrès deviendra en ces mondes hégémonique en elle-même, du simple fait qu’elle se prolongera par nature à l’infini dans toutes les sphères de la vie, toujours plus totalisante.

Nous n’avons pas à soi-disant « progresser » sur le chemin sans fin d’une idéologie qui construit ses propres rails, mais bien à vivre, processus de diversité en évolution s’il en est un !  Les mentalités évoluent, oui, les idées se fraient un chemin et des outils s’inventent ; accompagnons ces processus — mais veillons avant tout à ce qu’ils ne deviennent pas voies ferrées barricadées, puis enclaves, puis esclavage !  Un progrès ne peut être que spécifique à une situation particulière ; il ne peut valoir pour toute situation, pour la bonne raison qu’il serait alors arrêt et non progrès.

Il m’apparaît cependant évident que certains indices ont suffisamment de pertinence pour nous aider à mesurer de véritables progrès (et reculs) en ce qui a trait à notre aventure première — c’est-à-dire vivre. Si le PIB actuel (produit intérieur brut) est manifestement un indicateur perverti, il existe d’autres collectes de données possibles qui, bien conçues, peuvent, par simple principe de rétroaction (feedback), nous aider à mieux vivre, individuellement et collectivement.

La différence, c’est que ce genre de progrès entendra la mesure de façon mesurée, c’est-à-dire scientifiquement et humainement à la fois ; alors que le progrès progresso-progressiste (il faut être pour le progrès, voyons !) entend — de plus en plus, malheureusement — la mesure de façon technocrate ; c’est-à-dire moins humaine et plus autoritaire, plus totalisante, plus robotisante.

Une « science » vouée à un tel progrès, tracé impérativement par des techniques de plus en plus exclusives à des élites et classes exclusives, ce n’est pas de la science, c’est, au mieux, une machine infernale alambiquée digne d’une dystopie de série B.

La mesure mesurée n’est pas un progrès en soi, la construction sans fin d’une utopie dont le moteur emballé nous échappe, mais une attention constante et circonstanciée portée aux petits indices de la vie — c’est-à-dire une véritable science, une science humaine, qui nous éclaire, nous écoute et nous aide — ; et certainement pas un programme qui nous enfume, nous étiquette, nous salit, nous abêtit, nous exclue, nous divise, nous médicamente, nous contrôle, nous viole et nous encarcane !

*

Ne vous laissez pas attraper par l’illusion ; ceci n’est pas du prosélytisme religieux, ce n’est pas du prêchi-prêcha, c’est bêtement le technototalitarisme qui nous guette et l’humanité qui est en jeu. Des génies comme Mœbius nous ont prévenus de cette tendance lourde à profiter de crises (ou à en provoquer) pour ensuite imposer des solutions qui nous asservissent, ou du moins nous rendent plus faciles à contrôler.

*

La tentation du monde est si forte, parfois qu’on ne la voit plus. « Tout cela est bel et bon, l’humanité est en marche vers le progrès, la capitalo-techno-science s’occupe de plus en plus de nous ; j’ai mes divertissements, mes voyages, mes restos. Quiconque s’oppose à cette marche grandiose du monde est un disjoncté, un complotiste dont la pensée doit être vite neutralisée. — Vive la science (sic) en marche ! »

*

À poursuivre ainsi la tentation d’un monde en marche dans un progrès inexorable, donc d’un universel imposant et imposé, on aura au final négligé, voire piétiné le particulier, la personne. À gober individuellement l’hameçon du progrès avec le lunch gratuit, on aura cédé de sa liberté, de son humanité. À placer un soi-disant progrès au-dessus de l’intégrité physique de la personne et de son droit à l’autodétermination, on l’aura abandonnée dans la foulée. Solidaires avec qui, déjà ?

On se prosterne aujourd’hui devant la machine inexorable pour atteindre ou perpétuer ce monde si tentant, si rassurant, si prometteur, où les autorités ont la réponse technologique adéquate grâce au glorieux progrès. — Veuillez relever votre manche, s’il vous plaît.

*

Un véritable monde est chose digne à désirer, pourtant.

Un monde fondé sur nos désirs profonds, médités, sélectifs, harmonisés, oui, cela a du sens. Mais un monde à gober tout rond, tout encapsulé dans une belle pilule bleue pour revenir à la nouvelle normale (il y a sans cesse de nouvelles variantes de normales, on n’arrête pas le progrès), c’est un procédé à gogo — soit dit entre nous pour rester polis.

Je crois à une société solidaire faite d’individus autodéterminés. Le progressisme aujourd’hui, au prétexte du bien commun, efface trop souvent cette autodétermination sous des devoirs citoyens de plus en plus martelés, enjoints, voire forcés — et, de société réellement vivante, on chute à quelque informe « collectif » théorique en animation artificielle sur lequel se penchent les experts.

Que l’on mesure le progrès en fonction de l’humanité et non l’inverse serait un bon début d’amélioration de cet état pitoyable.

*

Où va donc le monde ? — Chaque personne a en elle une version du monde et chaque personne fait son chemin. 

— Où s’en vont donc ces mondes ?

Demandez-vous donc à quoi rêve chaque personne, demandez à votre cœur et aux gens autour de vous, et vous en aurez une idée pro-active, un petit monde digne de ce nom qui se tisse autour de vous — et de bonnes raisons de vivre en bonus !

Bonnes vies !  Bons chemins !

Frédo

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